Mardi, 12 December 2017
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Yaoundé: dans les coulisses du trafic de drogue

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Drogue

Nombreux sont les stratagèmes qui permettent d’écouler incognito ces substances, dans la capitale politique. Un véritable trafic de drogue.

Par Rosine Ntolo

Quartier Omnisports à Yaoundé, il est 21h. L’air est glacial, la nuit commence à peser sur la ville. Des lampadaires permettent de voir au loin les mouvements de gymnastique des nombreux groupes de personnes venues faire du sport. Tapi dans un coin sombre, un homme que nous nommerons Emile chuchote les paroles suivantes : «Ma chérie… je te touche, je t’envoie au ciel… J’ai le remède, [la drogue,ndlr ]qui lutte contre tous les maux», murmure-t-il. Une phrase ironique pour un homme qui vous accoste pour la première fois. Quelques minutes aux côtés de cet homme jugé peu fréquentable, au vu de son accoutrement (un pantalon jeans délavé, un boubou avec divers motifs africains, des cheveux tressés et des tennis usés par le poids du temps), vous renseigne sur les services qu’il pourrait proposer à de potentiels «clients».

 

On dirait un gangster à l’allure de Bob Marley, le célèbre artiste jamaïcain de regrettée mémoire. Cinq minutes suffiront pour que nos soupçons se confirment. «Exprimez vos besoins, moi je me charge de les réaliser», lance-t-il, en ouvrant le côté droit de son veston. A l’intérieur, c’est la grosse artillerie. La drogue. Il y en a de toutes les variétés: cannabis, cocaïne, comprimés, etc. Des drogues jugées dures pour l’organisme. Son visage est souple, sa voix fine.

Les caractéristiques qui contrastent avec le profil qu’on imagine des dealers. Une fois qu’on se montre intéressé par sa marchandise, la drogue, il se livre davantage. Il n’hésite pas à avouer qu’il n’est qu’un petit maillon dans la chaîne du trafic de stupéfiants. Nous faisons mine d’être une cliente: «La marchandise m’intéresse… j’organise une fiesta dans deux jours… je veux du lourd!». L’appât est ainsi jeté. C’est le début d’une aventure dans un milieu «fermé» dans la capitale politique.

Agents infiltrés

Deux jours après la première rencontre, nous avons rendez-vous, cette fois, avec le grand «Boss». Selon notre indic, il est le seul à pouvoir «fournir la marchandise en grande quantité». Le lieu-dit Rond point Nlongkak sert de point de rencontre. Il ne s’agit cependant pas de l’endroit où «les choses sérieuses» se décident. A 18 heures tapantes, c’est installée à l’avant du véhicule de l’indic que nous observons la suite du périple. La voiture s’ébranle,vers Emana, un quartier à la sortie nord de Yaoundé. Puis, elle s’engage dans une zone industrielle près d’une station service.

Les lampadaires décolorés qui gratifient de façon intermittente les passants et autres automobilistes de la rue, de leur lumière, dévoilent un décor urbain triste : des rues à angles droits, des voitures stationnées le long du trottoir et une série d’entrepôts en tôle. La buée sur les vitres et la poussière sur les véhicules permettent de comprendre qu’ils y sont stationnés depuis un moment. Le temps semble s’être arrêté en ces lieux. A proximité, une brousse, issue idéale en cas de descente de la police. Des pelleurs de sable font partie du complot.

Danger

Tels des agents infiltrés, ils assurent la garde. Au moindre soupçon d’un danger, le signal est donné et tous fondent dans la nature. On ne saurait trouver meilleure planque. Sur un terrain vague, loin des regards indiscrets, un hangar tient lieu de point de ravitaillement. Des clients à la mine douteuse patientent, assis à même le sol. Ils se passent du cannabis roulé dans du papier.

Des personnages peu recommandables à en juger par leur carrure et leur regard rougi par la drogue. «Aceh hein, l’ami… le boss est déjà là ?», demande notre guide. «Non, man…», répond son interlocuteur, avant de poursuivre, après un regard inquisiteur sur le reporter : «Na who ?». «C’est une combi, elle est clean». «Ndem la man… elle est avec moi !». Des paroles en «camfranglais» qui ont suffi à rassurer les trafiquants.

Plus de réticence

Malgré la peur, nous décidons de prendre les devants, question d’évacuer tout soupçon: «aceh hein, personne n’est galant ici? Donnez-moi aussi je tire non…», lançons-nous. Aussitôt, l’un des clients nous propose un joint. Après avoir inhalé cette fumée, nos yeux s’emplissent de larmes, nous retenons notre souffle. Interdiction de tousser, quitte à suffoquer. Il ne faut surtout pas passer pour une novice. Après un regard dans toute la pièce, nous constatons que le patron vient de prendre place. Un jeune homme baraqué, le crane rasé, les yeux rouges et les lèvres noircies certainement par la fumée.

Plutôt silencieux et vêtu de manière à se fondre dans la masse. Une vieille voiture de marque Toyota garée non loin de la planque renseigne sur ce que ces dealers n’ont pas l’intention de s’éterniser à cet endroit. Il faut donc faire vite. Pour cela, chaque client a moins de cinq minutes devant le boss. Un gros bras est posté à l’entrée de la pièce pour assurer la sécurité. Pour eux, le temps est un «ennemi». Mission terminée, nous pouvons décamper.

Menu

Un jeune homme assez sympathique aux intentions bien connues nous permet de poursuivre l’aventure à ses côtés. Après le ravitaillement, direction les différents points d’écoulement. Nous sommes au quartier Bastos un samedi’matin. Certains restaurants et cafés huppés livrent un secret bien gardé. «Nous nous sommes toujours demandé quel est ce café qui pouvait coûter 10.000 voire 15.000 Fcfa». Le menu déroule une succession de noms atypiques : «Saucisse falukorv», «Nuggets sur le lit de coquillette», etc. Le stratagème est tout trouvé. Dans ces lieux, la drogue est inscrite au menu de façon très subtile et de manière à ce que lorsque vous demandez «un café aromatisé américain au citron plus un sandwich, le tout à 8000 Fcfa», un petit sachet blanc est glissé sous votre serviette.

La suite est encore plus étonnante. Lorsque ce n’est pas par voie de mets aux allures exotiques, c’est par des personnes connue comme déréglées que la marchandise circule. Nombreux sont ceux qui ont déjà remarqué sa présence au lieu-dit pharmacie du Soleil, un carrefour qui sert de jonction entre le commissariat de Yaoundé V, le célèbre glacier «le Dolce Vita» et «Afrilux». Un homme «mentalement diminué», les cheveux tressés, habits déchirés, pieds nus,’mendiant une pièce ou un morceau de pain de temps à autre.

Substances

La nuit (à partir de 23h, Ndlr), c’est la même personne. Mais cette fois, bien saine d’esprit, qui se livre à une toute autre activité: le commerce des substances dites classiques (cannabis, cocaïne et héroïne). Ainsi que de nouvelles tendances. De nouvelles substances psycho-actives qui sont en fait des produits chimiques destinés à imiter les produits classiques et leurs effets. Ce sont pour la plupart des comprimés.

Ses clients sont en majorité des jeunes. «Avant une nuit bien arrosée dans les boites de nuit, quoi de mieux qu’un détour chez notre ami pour des ‘’remontants’’», lance un jeune, visiblement bien amoché. A la vue des passants, l’infortuné disparaît au pas de course. Le trafic de drogue est bien huilé dans toute la capitale. Outre les restaurants, les boites de nuits, snacks, les autres lieux de réjouissances ne sont pas en reste. Les quartiers tels Pakita, Mvog-Ada, Essos sont les coins les plus réputés pour ce trafic.

Un tour dans une cellule en charge de la lutte contre le trafic de drogue à Yaoundé permet de comprendre l’expansion de ce business juteux. Dans un bâtiment à deux pièces qui sert de local à la cellule, ce n’est pas le sérieux d’une administration publique en plein travail. Ici, on se tourne les pouces en attendant la fin du service. Les agents de la police divisés en petits groupes, papotent entre eux. Le temps semble long. L’un devant un desktop ne cesse de cliquer sur une souris. Pour faire passer du temps il joue au célèbre jeu «zuma». Dans l’une des salles arrière du bâtiment, le commissaire de la cellule, croule sur les documents. Son talkie-walkie ne cesse d’émettre des sons. Et pourtant il est plus occupé à faire la cosette à l’une de ses collègues.

Agent de police

Pourtant il explique «qu’il faut tout le temps être en alerte dans ce service. D’une minute à l’autre vous pouvez descendre sur le terrain». Selon le commissaire, le trafic de stupéfiants est une gangrène qui prend de l’ampleur au Cameroun. Dans ces locaux, aucune information ne filtre sur la fréquence des descentes sur le terrain et les moyens mis en place pour limiter les agissements de ce réseau. «Tout est classé secret défense». «Je ne peux rien vous dire sans l’avis de ma hiérarchie. Pourquoi cet intérêt pour le trafic de drogue. Laissez nous faire notre boulot», lance le commissaire.

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