Lundi, 19 Février 2018
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Werewere-liking:il faut une volonté politique d’orientation du financement vers les secteurs culturels

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Werewere-Liking

C’est vêtue d’un collant noir et d’un corsage de la même couleur que Werewere-Liking nous accueille ce samedi matin dans la résidence où elle loge au quartier Golfe à Yaoundé. Le sourire aux lèvres, la sexagénaire nous invite à nous asseoir, le temps pour elle de terminer sa boisson et de se refaire une beauté. Quelques minutes plus tard, nous voilà face à cette icône de la culture africaine. Eh oui, Werewere-Liking n’appartient plus seulement au Cameroun. Elle fait en effet partir de ceux qui honorent le Cameroun à l’extérieur. Partie de son pays natal il y a plus de quatre décennies, Werewere-Liking aujourd’hui c’est une vingtaine d’ouvrages allant du roman au théâtre, en passant par les contes, essais, livres d’art et poésies… ; des centaines de spectacles, de nombreuses expositions à travers le monde, des milliers de personnes formées. Et pourtant, cette mère de famille à la voix posée et au sourire toujours en coin est d’une humilité déconcertante.

 L’initiatrice du groupe artistique Ki-Yi Mbock depuis 1985 en Côte d’Ivoire nousa reçus. Interview.

Par Aïcha Nsangou

Werewere-Liking

Vous êtes au Cameroun depuis quelques semaines… c’est pour des congés ?

Non, je ne suis pas là pour des congés ; je suis là pour de multiples activités, des rencontres, des ateliers. Mais, je suis venue principalement pourle festival Bodiman de la chefferie Sodiko à Bonabéri, qui accueillait les 5èmes rencontres de confrérie spirituelle. C’est l’initiative d’une association dont je suis l’un des membres fondateurs et qui se donne comme objectif la réhabilitation des cultures, des spiritualités et religions africaines. C’est la principale raison pour laquelle je suis venue. Et puis, les personnes qui s’occupent de mon agenda ici ont programmé des rencontres, des ateliers… et j’en ai profité pour,rencontrer des artistes comme André Manga, avec qui on a décidé de travailler sur quelques-uns de mes titres. Et je crois que je pourrais faire des spectacles. Il y a une demande qui se manifeste ici. Si j’ai bonne mémoire, le dernier spectacle du Kiyi date d’au moins quinze ans. Je répare cela et il y a plein d’autres choses que je fais.

On vous a aperçue lors de la cérémonie officielle d’ouverture du symposium de l’inventaire du patrimoine culturel national. Que pensez-vous de cette procédure et quelles sont les méthodes que vous préconiserez pour qu’on ait de bons résultats?

Je n’étais pas au fait de cette procédure. J’ai été invitée à la cérémonie d’ouverture. J’y suis allée, j’ai découvert avec vous, à travers le discours du ministre des Arts et de la Culture et des intervenants, l’importance du travail qui est fait et surtout l’importance des résultats escomptés. Je ne peux pas parler de la,procédure, parce que je n’en sais pas grand-chose.

Quel est le regard que vous portez sur le domaine des arts et de la culture au Cameroun aujourd’hui ?

Il y a beaucoup de jeunes qui sontintéressés parla culture, mais qui n’ont pas beaucoup de repères et d’encadrement. On ne peut pas dire que le Cameroun ou l’Afrique manque de potentiel créatif, mais comme partout en Afrique, surtout en Afrique francophone, il n’existe pas de politique culturelle de proximité, active, qui ne soit pas basée sur la politique politicienne en général. Je crois que les gens n’ont pas encore cerné l’atout majeur que pourrait être un investissement massif sur la culture. Les gens’croient que la culture, c’estjuste de voirles gens danser et chanter. Quand bien même ce serait le cas, ailleurs, cela fait partie des choses qui rapportent le plus de devises aux Etats. J’ai l’habitude de dire aux gens que même Coca-cola fait partir de la culture américaine et on connaît les milliards de dollars que ça rapporte. Nous avons plein de trésors sur lesquels on pourrait miser et quirapporterait de l’emploi, des devises. Les gens voient d’ailleurs le résultat du peu qu’on fait, mais on dirait qu’il y a quelque chose qui bloque.

Werewere-Liking

D’après vous, comment le potentiel culturel camerounais peut-il être valorisé ?

Il faut une volonté politique d’orientation du financement vers les secteurs culturels, parce que c’est là que nous avons beaucoup de potentiel, peut-être même mieux que dans le pétrole et autres. Je sais qu’il y a des initiatives privées.Nous étions à Afri-créa, à la case des arts où j’ai constaté qu’il y a pas mal de jeunes qui cherchent des collaborations, échanger des idées… Mais, tout ce qui manque, c’est l’orientation des budgets. Je me dis parfois que, ne serait-ce que pour s’amuser, nos présidents pourraient décider que pour une année par exemple, le plus gros budget aille à la culture, puis on voit le résultat. Il faudrait qu’on puisse juger les choses aux résultats obtenus, parce que si les résultats sont bons, ça profitera à tous. Il faut également qu’on fasse appel aux vrais professionnels, aux créateurs. Chez nous,,les créateurs crèvent la faim. Ce n’est pas normal. C’est la créativité qui fait le développement d’un pays et non la haute consommation des idées des autres.

Est-ce qu’on peut compter sur vous pour mener ce combat pour la promotion du domaine des arts et de la culture au Cameroun ?

Je l’ai toujours fait. C’est parce que je ne fais pas de bruit quand je viens au Cameroun. C’est la première fois que j’arrive, sauf pendant le Masao en 2005, et qu’on organise une conférence de presse. Quand je viens, c’est discrètement. Je travaille avec des chefferies traditionnelles dans les villages, j’essaye de soutenir les initiatives pour que les gens puissent créer des festivals, je travaille avec des spiritualistes dans les brousses pour qu’on ne laisse pas tomber les valeurs, pour qu’on envisage de nouvelles manières de transmettre à nos jeunes. C’est une grosse préoccupation pour moi.

Quelles techniques pédagogiques traditionnelles utiliser ? Comment faire pour ré-outiller notre jeunesse ?

Voilà ce à quoi je m’attèle. Je n’ai pas besoin de beaucoup de bruits autour de cela. Donc, on peut toujours compter sur moi, parce que, que l’on m’aide ou pas, je le fais à mon petit niveau. Et si chacun de nous essaye de faire ainsi, ça pourraitfaire changer les choses.

Existe-t-il un démembrement du Ki-Yi Mbock au Cameroun ?

Pas encore. Je n’ai toujours pas trouvé la perle rare, le jeune camerounais qui se prononcera pour créer cette initiative. J’y pense depuis. S’il y a une personne ou un groupe de personnes qui décident de créer un village Kiyi au Cameroun, que ce soit en ville ou au Cameroun, moi j’irai leur donner un coup de main. Un village vit tous les jours. Donc, je ne peux en créer un ici et repartir sans qu’il y ait des gens pour continuer. Ça ne tient pas la route. Il faut beaucoup de sacrifice, de dévouement, ainsi que des gens qui ont la passion.

Voilà plus de trois décennies que le village Ki-Yi Mbock a été créé. Est-ce que vous avez quelques produits dont vous êtes particulièrement fière aujourd’hui ?

Ils sont nombreux. Que ce soit dans le domaine de la musique, du théâtre, des marionnettes, de la lumière, des costumes, des accessoiristes, on a formé plus d’unmillier de personnes qui, non seulement s’épanouissent, mais encadrent aussi d’autres jeunes et essayent de pérenniser cette action. Ce sont des personnes dont je suis particulièrement fière. Ici au Cameroun, il y a des gens comme Babanga qui arrive dans quelques jours pour un concert et qui va certainementfaire quelques master class. Il est en passe de créer une industrie du balafon en général, et est un maître incontesté du balafon chromatique. C’est quelqu’un qui est parti de la faculté demédecine en Côte d’Ivoire pour s’inscrire au village Kiyi. Nous en avons plusieurs comme cela. Si vous allez au Togo, au Mali, au Benin et partout en Afrique, vous allez trouver des gens qui sont passés par le village Kiyi.

Werewere-Liking

Trente ans plus tard, quel est le bilan que vous dressez de votre initiative ? Pouvez-vous en même temps nous rappeler la philosophie de cette initiative ?

Je suis fière du village Kiyi. Il est très modeste. Je n’ai pas bénéficié de soutien financier, ni de subventions institutionnelles. J’ai parfois eu la chance d’avoir un appui ponctuel pour une création par-ci ou pour une action particulière par-là, mais je n’ai jamais pu bénéficier de subvention institutionnelle pour la survie du village. C’est donc un travail qui a été fait bénévolement. Je suis fière, car ces milliers de jeunes étaient destinés au désespoir, mais ont retrouvé le droit chemin en passant par le village Kiyi. C’est une satisfaction, mais je reste persuadée que nous aurions pu faire mieux si nous avions bénéficié de soutien. Beaucoup de personnes sont sortis de chez moi pour gagner des prix à l’international…Et ils sont nombreux. Le Ki-Yi Mbock nous enseigne que tout enfant de l’homme peut changer le monde, qu’il peut changer le monde en enfer ou en paradis. Donc, la philosophie de ce village est celle de la responsabilité individuelle. Savoir que quelle que soit la modicité de vos moyens, vous avez encore le pouvoir de changer le monde, vous avez encore le pouvoir de créer de meilleures conditions de vie pour votre entourage.Nous aidons les gens à déclencher leur propre créativité, nous leur donnons des techniques d’expression.

Werewere-Liking est une passionnée de culture, de politique aussi. Quel regard portez-vous la scène politique camerounaise ?

Je risque quand même de vous étonner, mais il y a plusieurs années que je ne suis plus la politique. C’est un peu exaspérant. On ne comprend pas la logique avec laquelle les gouvernants fonctionnent. J’ai cessé de critiquer parce que les peuples aussi sont responsables de cette situation. Nous avons les gouvernements qu’on mérite. La solution, c’est de travailler au déclenchement de la créativité des populations et je crois que même si c’est Jésus qui vient aujourd’hui et se met à la tête d’un parti et dit que c’est son parti qui va changer le monde, je ne vais pas m’y inscrire. Parce que je sais qu’il n’aura même plus droit à la croix à la fin. On va le lapider avec des pierres comme un vulgaire adultérin de son ancien temps. Les dés sont pipés d’avance dès qu’on arrive sur la scène politique, quelle que soit la pureté, la bonté de vos intentions, que j’appelle « la machine goutte » dans un de mes romans. En fait, c’est quelqu’un qui distribue aux gens des goutes et ces derniers deviennent accro et ils finissent par devenir des esclaves de cette machine. Le fait que quelqu’un soit là depuis cinquante ans n’est pas un problème pour moi. Le problème c’est la capacité de résilience des élites pour poursuivre un objectif au bénéfice des populations. Le problème en Afrique c’est que nous ne fonctionnons pas sur nos propres valeurs, sur nos propres cultures, sur nos réels besoins. Même les besoins nous sont parfois dictés par d’autres forces. Je ne perds plus mon temps à critiquer. Un président peut rester là autant qu’il veut.

Si les résultats sont perceptibles, pourquoi changer ?

On change quand les choses ne vont pas bien.

Vous êtes mariée avec un Ivoirien. Cela veut dire que vous avez acquis une nouvelle nationalité et donc que vous n’êtes’plus camerounaise ?

En aucun cas. Pourquoi une femme devrait-elle perdre sa nationalité parce qu’elle s’est mariée ?

Ne pensez-vous pas que ce serait quand même une injustice ?

Je suis ivoirienne par le mariage. Je vis en Côte d’Ivoire depuis quarante ans. J’ai vécu vingt ans avec mes papiers camerounais. Quand je me suis mariée, mon mari voulait que je prenne la nationalité, ce que j’ai fait. Mais ce n’est pas en renoncement à ma nationalité. J’ai ma carte d’identité camerounaise et ivoirienne aussi, parce que je suis mariée à un ivoirien et que la loi le permet. Au Cameroun, à ma connaissance, on ne perd pas sa nationalité parce qu’on s’est marié, sauf si on a volontairement décidé d’y renoncer. Ce qui n’est pas mon cas. Ce qui ne devrait être le cas pour personne. On ne devrait pas renoncer à sa nationalité pour en acquérir une autre. Mais, je crois qu’on a aussi le droit d’avoir la nationalité du pays où on consacre pas mal d’efforts pour ne pas y être considéré tout le temps comme un étranger. De toutes les façons, je suis africaine avant tout et je me bats pour qu’un Africain se sente chez lui partout en Afrique.

Pensez-vous revenir vous installer un jour au Cameroun ?

Si j’ai les moyens, j’essaierai d’installer quelques infrastructures au Cameroun. Mais, je vis en Côte d’Ivoire. Je suis mariée là-bas. Je n’ai pas un projet de revenir ici, mais ça ne me déplairait pas si j’ai les moyens d’avoir quand même des activités suivies au Cameroun qui vont me permettre de revenir ici régulièrement.

Vous définissez-vous comme une féministe ?

Non. On m’a toujours classée parmi les féministes, mais je ne le suis pas. C’est déjà assez compliqué d’être femme. Il y a tellement de choses à faire en tant que femme. Le féminisme est une orientation spécifique de réclamation de droits spécifiques à la femme. Il y a des gens qui sont très doués pour cela et qui s’y consacrent. Je respecte cela.

Un dernier mot pour les jeunes créateurs camerounais ?

Je dis aux artistes de cesser de se plaindre. On a le droit de réclamer ses droits d’auteur, mais je pense qu’il y a des personnes qui se battent pour ça. Ce n’est pas parce que vous avez sorti un disque ou écrit un livre que vous aurez des droits d’auteur. Les quinze premiers livres que j’ai écrits, je n’ai même pas eu un seul sou. On me dit que ça ne se vend, pas alors que je suis enseignée dans les universités. Dernièrement, j’étais à l’Université de Yaoundé I. Je n’ai pas vu mes livres entre les mains. Lorsque les gens photocopient, l’auteur fait comment pour vivre pendant ce temps ? Est-ce que je vais donc interdire aux gens d’étudier mes œuvres ? Que les gens continuent de travailler. Tout travail bien faitfinit par payer. Quand vous travaillez, cela améliore vos compétences, élargit votre degré de perception, élève votre niveau vibratoire pour le rendu et si on met tout cela ensemble, ça peut produire des résultats auxquels vous ne vous attendez même pas. Ce n’est pas aujourd’hui que les artistes en Afrique vont vivre,du droit d’auteur, mais on peut vivre de son art au quotidien. Au village Ki-Yi Mbock, si on attendait tout du droit d’auteur, on n’existerait pas. Mais, on crée des spectacles au quotidien et nous sommes payés. Aujourd’hui, l’art est revenu au live, au vivant. C’est la pratique au quotidien qui doit nourrir l’artiste.

 

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