Jeudi, 13 December 2018
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Titus Edzoa: « l’université n’est pas une institution de bienfaisance »

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L’ancien Sg/Pr, qui revient de 17 ans de prison, parle, entre autres, de son dernier livre « Cameroun, combat pour mon pays » dont la dédicace est prévue ce jour à Yaoundé, de la réforme universitaire de 1993, de sa collaboration avec Paul Biya et de la présidentielle 2018.
Par Jean De Dieu Bidias
Vous n’êtes pas candidat à la présidentielle 2018. Et pourtant vous publiez aux éditions Duboiris, « Cameroun, combat pour mon pays ». Pourquoi avoir attendu la pré-campagne en vue de cette élection pour mettre sur le marché ce livre qui se confond à un programme politique tel qu’on peut le lire à partir du chapitre 16 intitulé : « Mon retour » ?
C’est une question pertinente. Mais pour parler du Cameroun, on ne doit pas attendre les élections. Et pour écrire un livre, ça ne se fait pas en deux jours. Je dirais que c’est une compilation de pensées, parce que j’ai toujours vécu au service de mon pays. Bien sûr que ce n’est pas un hasard. Après tout ce que j’ai vécu, je suis un féru de la défense de la liberté et de la démocratie. Donc c’est toute une vie qui est engagée. Alors, ce livre raconte un peu l’itinéraire d’un Camerounais lambda qui a travaillé dans son pays d’abord comme professionnel, ensuite comme homme d’État et, par la suite, comme homme politique ; j’entends homme politique dans le sens le plus noble du terme. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation très particulière où le Cameroun est à la croisée des chemins.
Écrire un livre c’est traduire sa conception de la liberté. Mais puisque je ne suis pas candidat à l’élection présidentielle, la candidature n’étant pas une fin en soi, j’exploite ce moment pour donner au Cameroun la possibilité de penser autre chose. Bien sûr, ce moment est propice dans la mesure où les Camerounais sont dépités de la politique politicienne. Néanmoins, ils sont un peu plus à l’écoute malgré l’amertume et les déceptions. Voilà les raisons pour lesquelles ce livre arrive à point, même si je ne suis pas candidat à l’élection présidentielle.

Ce livre se confond à un programme politique…
Un programme politique, on peut le faire à n’importe quel moment parce qu’il ne s’improvise pas. Vous savez que je suis en politique depuis de nombreuses années. Je candidat à la présidence de la République depuis 1997. Donc à un moment donné, il faut cristalliser cela en quelque chose d’écrit, afin que dans les archives du Cameroun, ceux qui viendront après nous puissent savoir qu’il y avait un Camerounais qui pensait avec ses convictions et ses choix.

Vous dites dans ce livre être revenu avec vos convictions politiques d’hier, demeurées intactes mais enrichies par des années de résistance. Dans cette logique, votre vision politique c’est construire une société de rêve dont vous déclinez d’ailleurs les cinq instruments de sa réalisation (culturel, économique, politique, scientifique et technologique et social). C’est quoi une « société de rêve » ?
Dans ce livre que j’ai voulu très concis, pour permettre à la plupart de le visiter, dans un style plutôt léger, je n’ai pas argumenté sur ce que j’appelle l’idéal en tant que tel, par rapport ce qu’un autre appelle « idéologie ». Pour moi, tous sont des puissantes pensées pour donner une orientation, une conception, une vision d’une société sur le plan politique. L’idéologie a été très importante pour moi dans le passé, parce que ça a formaté beaucoup de choix politiques, notamment en Europe. Mais elle a eu deux carences. En l’occurrence, la première étant que l’idéologie est monolithique, c’est-à-dire qu’elle est rigide. Si vous ne pensez pas comme elle est énoncée, vous êtes mis à l’écart. Donc elle n’est pas ouverte. En revanche, elle a donné la possibilité aux sociétés d’évoluer.
La deuxième carence c’est que l’idéologie a tendance à devenir une véritable religion laïque à laquelle vous étiez excommunié si vous n’adhériez pas à ce type de vision. Alors, après réflexion, je pense que ces restrictions ne nous conviennent pas, nous les jeunes pays africains. Voilà pourquoi je propose plutôt un idéal. Cet idéal, je le conçois comme une utopie, un rêve, compris comme la réalité de demain. Cette réalité ne peut être telle que si on s’applique à l’actualiser.
Ce type de rêve n’est pas une rêverie, c’est-à-dire qu’on ne reste pas là à attendre que les choses nous viennent du ciel. Le rêve est construit. Et l’idéal est une puissante dynamique de pensée qui n’est pas nécessairement une réalisation impossible, mais plutôt une force qui attire. C’est d’ailleurs ce que j’ai défini dans ma conception du projet de société.

Vous ne serez pas président de la République en 2018, mais pourriez-vous aider, à quelque niveau que ce soit, à la construction d’un Cameroun qui fait rêver ?
Même si je ne suis pas candidat ou président, cela ne m’empêche pas d’écrire ce livre pour que ceux qui se présentent puissent s’abreuver. Même au-delà, ce livre est écrit non seulement pour les candidats et non-candidats, mais aussi pour tout concitoyen afin qu’il puisse partager ce que j’entends par démarche politique.

Le 22 février dernier, vous avez pris part à la réunion du NEC du SDF à Bamenda, réunion au terme de laquelle Joshua Osih est désigné candidat de ce parti à la présidentielle du 07 octobre. A quel titre preniez-vous part à ces travaux ?
Monsieur Fru Ndi, le Chairman est un ami avec qui je partage quelques visions de notre pays. Donc j’y ai été convié en tant qu’ami et homme politique. Évidemment pour moi, c’était aussi une expérience très particulière, d’autant plus que j’ai été sevré de la vie politique pendant beaucoup d’années. Alors j’y suis allé également à titre personnel pour voir comment ça se passe après tant de péripéties. J’ai été très conforté de voir que le Cameroun vit sur le plan politique. Mais alors, c’est une vie extrêmement difficile parce que les conditions ne sont pas réunies aujourd’hui. D’ailleurs, c’est compte tenu de cette situation que j’ai décidé de ne pas me présenter à cette élection présidentielle.

Quand vous dites que les conditions ne sont pas réunies, qu’est-ce que ça veut-dire concrètement ?
Être candidat à la présidence de la République c’est quelque chose de sublime. On n’y va pas de façon légère parce qu’il y a des principes qu’il faut respecter. Pour moi, en dehors des conditions qui concernent l’environnement politique, la sécurité, le respect du droit et le manque de paix en ce moment au Cameroun, je pense qu’un candidat à l’élection présidentielle doit respecter certains principes. Le premier est d’avoir ce que j’appelle une légende personnelle, c’est-à-dire en tant qu’homme d’État, d’expérience politique. Le deuxième c’est d’avoir une ambition certes, mais une grande ambition. Celle-ci doit toujours être associée à l’intérêt public. Troisièmement, avoir un projet de société pour montrer sa vision. Et enfin, ce qui ne dépend pas de nous, c’est cet environnement qui puisse faire que les choses se passent dans la paix et dans la sécurité.

Quand vous parlez d’absence de paix, vous faites certainement allusion à la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Est-ce que vous avez des propositions dans le sens de sa résolution ?
De façon très concise et très précise, cette crise aurait pu être évitée si on avait suivi le processus historique de notre pays. Deuxièmement, une fois que la crise s’est installée, j’ai proposé que cette crise interpelle le chef de l’État lui-même, rien que lui, pour faire cesser les hostilités et, éventuellement, j’avais proposé une commission de paix de façon à ce qu’on trouve des solutions idoines dans une atmosphère de confiance, puisque celle-ci a été perdue. On retrouve ces propositions dans l’ouvrage qu’on peut exploiter, afin que cette pensée soit diffusée et entendue là où elle doit l’être.

Est-ce qu’un candidat de l’opposition peut compter sur votre soutien le 7 octobre prochain?
On me pose toujours cette question et je donnerai la même réponse, parce que je suis fidèle à moi-même. L’élection présidentielle est un suffrage à caractère universel, direct et secret. Pour mettre tout le monde au même niveau, puisque je ne participe pas, je crois qu’il n’est pas opportun de dire que je supporte l’un ou l’autre. Alors pour équilibrer cette pensée, vous pouvez lire mon livre et lire les différents projets de société des candidats. Vous verrez que ce projet correspond plutôt à tel ou tel autre. Mais en même temps, je dis que c’est ouvert. Tous les candidats, y compris le président en place, peuvent puiser dans cette vision des choses. Cette vision n’est pas nouvelle. Elle a tout simplement été écrite de manière plus précise et concise.
Pour vous, un Etat efficace doit pouvoir développer la croissance pour tous, être recentré sur ses fonctions réglementaires et régaliennes, déconcentré et décentralisé…En l’état actuel des choses, il va certainement falloir une éternité pour y arriver…
J’ai souvent évité d’entrer dans ce genre de détails parce que n’étant pas candidat. Dans mon livre, j’ai esquissé les lignes générales d’une économie de libéralisme, mais pas un libéralisme sauvage, bien au contraire, celui qui tient compte du partage. Cela demande une équipe très pointue parce que la question que vous posez est tellement importante. Je défierai quiconque de me donner des solutions miracles. Il faut appliquer un processus, une méthodologie qui consiste à faire un audit de la place, savoir avec quoi ça rime. Les chiffres qui sont donnés, il faudrait les comparer. Et à partir d’une méthode, moi je suis optimiste, une fois qu’on a fait un bon diagnostic, on a les gens qu’il faut pour appliquer, alors, si moi j’étais président je le ferai sans ambages avec beaucoup d’autorité et de froideur.
Parce que le Cameroun aujourd’hui est victime de sa propre turpitude dans la mesure où, on ne respecte plus rien. Pourquoi voulez-vous être surpris que l’économie ne marche pas ? Rien ne marche parce qu’on a perdu toute référence aux valeurs républicaines et c’est cela aujourd’hui qui nous pénalise. Quand vous dites même quelque chose, vous ne savez pas comment elle sera interprétée parce qu’on ne peut pas aller au-delà des références subjectives. Chacun pense qu’il a raison et pour avoir raison il faut qu’il y trouve son propre intérêt. En dehors de cela, au Cameroun aujourd’hui, rien n’existe comme valeur.
Donc, parler même de l’économie ça me fait peur car c’est immense. Il faudrait qu’il y ait une équipe qui fasse le point sur le sujet, tellement il y a à dire, et même sur tous les autres sujets. Je vous assure qu’on peut trouver des solutions. Je pense que dans la vie, il n’y a pas de problème sans solution, il faut simplement vouloir appliquer ce qu’on pense positif non seulement pour soi, mais aussi pour l’intérêt général.

D’après vous, la diaspora n’est pas suffisamment impliquée dans la construction du Cameroun. Que représente la diaspora camerounaise aujourd’hui et quel peut être son apport dans le développement du pays ?
Oui, là j’ai parlé de diaspora dans l’ouvrage parce que le Cameroun pense être un pays à part. On est certes un pays à part entière, mais on n’est pas un pays à part. Il y a des exemples, la diaspora chrétienne…. vous avez la diaspora juive qui est dans le monde entier, vous avez la diaspora dans tous les pays parce que ça a toujours été ainsi. Aujourd’hui, toute diaspora est entrainée par cet élan international de la mondialisation. Il n’y a plus de frontières ; tout se passe de façon instantanée. Or, le Cameroun est resté sur une loi surannée qui avait d’autres objectifs.
Aujourd’hui, moi je préconise dans l’ouvrage qu’il faut tout simplement supprimer cette loi parce qu’au Cameroun comme partout ailleurs, la diaspora est un bien, elle nous amène du savoir. Ceux qui sont à l’étranger ont gardé une allure, un reflet que le Cameroun c’est leur pays. Ils sont allés là-bas, non pas parce qu’ils ne veulent pas être Camerounais, et puis je ne vois aucun délit d’avoir une autre nationalité que la nôtre. Bien au contraire c’est un enrichissement. Donc pour moi, comme je le préconise dans l’ouvrage, la diaspora est une force libre. Il faut savoir l’exploiter sans délai.

Le stock de la dette du Cameroun à juillet 2018 est estimée à quelques 6527 milliards Fcfa, soit environ 35% de son Pib. N’est-ce pas énorme ?
Là également ce sont des chiffres, je ne peux pas les authentifier. C’est une question de principe. Aucun pays ne peut se développer sans la dette. C’est un principe. Toutefois, lorsqu’on s’endette, il faut que cette dette serve plutôt à l’investissement qu’au fonctionnement alimentaire. Ce qui tue notre pays, c’est que nous nous endettons, au lieu d’utiliser cet endettement pour développer notre pays, on l’utilise pour s’enrichir. Or c’est un principe délétère qui tue et qui détruit tout. Quel que soit le niveau de la dette, il faut que celle-ci serve pour le développement de notre pays.
D’après vous le Cameroun a perdu sa respectabilité et son attractivité et rien n’est transparent. Comment ramener les investisseurs étrangers?
Moi je pense que pour ramener les investisseurs étrangers, il faut faire le contraire de ce qui se passe. D’un, ce n’est pas tellement le changement de système, il faut être sûr que si on change de système, on va aussi appliquer d’autres principes. De deux, il faudrait que dans notre pays, on respecte la loi. Troisièmement, il faut que le Cameroun lutte, éradique la corruption, tout au moins diminue de façon drastique la corruption. En même temps, le système administratif doit retrouver sa crédibilité. Tout ceci va ensemble. Donc, pour faire revenir les investisseurs, je vais employer un adjectif que les économistes aiment beaucoup, il faut redevenir compétitif.

Revenons à votre collaboration avec le chef de l’Etat. Le 04 août 1994, le chef de l’État signe un décret qui vous délègue sa signature. Comment avez-vous accueilli à l’époque cette mesure ? Y avez-vous perçu un piège ?
Non, pas du tout. Il faut être honnête, le président de la République a toujours reconnu que j’étais un fidèle collaborateur, avec ma froideur et mon honnêteté intellectuelle. Moi j’ai considéré ce décret comme une reconnaissance d’homme d’État. Je crois que le chef de l’Etat a eu raison, puisque dans l’exploitation, je n’ai jamais utilisé ce décret à une opportunité que ce soit, et il paraît qu’après moi il n’a plus jamais signé un décret du genre, ni avant moi, il ne l’a fait. J’en suis très heureux.

Vous avez porté une réforme universitaire qui aboutit en 1993. 25 ans après, comment appréciez-vous sa mise en œuvre ?
C’est aussi un sujet immense. Je pourrais même en écrire un livre. Mais en synthèse, je vous dirais que la réforme universitaire que nous avons pu proposer avec notre équipe à la nation était logique et ambitieuse. J’avais trouvé une situation à l’Université qui était négative, c’est-à-dire qu’on avait perdu le sens de la formation constructive, une formation où l’étudiant devait prendre en main son propre destin. Nous avons donné une nouvelle philosophie non seulement sur le plan de l’avenir de notre pays ; au niveau des enseignants et au niveau des étudiants. Le fait d’avoir engagé l’étudiant à payer 25 000 Fcfa, je sais que tous ceux qui se sentent froisser par cette décision, qui a plutôt retenue l’attention malheureusement. Mais je peux vous dire que je ne regrette en rien parce que cette réforme visait à sauver l’Université de un.
De deux, aujourd’hui, vous voyez qu’ils continuent à payer 50 000 Fcfa. J’ai donné les raisons pour lesquelles ils ont été invités à payer ces modestes contributions. Aujourd’hui, je dois inscrire mon petit fils à la maternelle, savez-vous combien on me demande de payer ? 110 000 Fcfa. Je pense qu’il faut dépasser ces freins de la pensée et plutôt aller au-delà. L’université n’est pas une institution de bienfaisance. L’université est là pour former nos jeunes compatriotes, les préparer à l’avenir. Leur vie au quotidien est une vie d’épreuves et de difficultés. Il faut qu’ils apprennent à assumer. L’enseignement est quelque chose d’onéreux. D’ailleurs, vous savez, tout ce qui vaut a un prix. C’est quoi 50 000 Fcfa pour sauver une vie ?

Le paiement des droits universitaires fait toujours jaser…
Oui mais je vous prie de ne pas cristalliser votre problème de l’université à cette réforme. Finalement, je pense que la réforme universitaire en question n’avait pas été appliquée à bon escient parce qu’on s’est laissé rattraper par les problèmes au lieu d’anticiper. On a cru que le côté alimentaire était toujours plus important. Quand vous lisez cette réforme, vous voyez qu’on a prévu de professionnaliser l’enseignement pour que l’étudiant puisse s’approprier son avenir. Cela n’a pas été fait. On a continué à faire des enseignements qui ne respectent pas la réalité professionnelle. Le monde va très vite. Si on ne le fait pas, le Cameroun va encore accuser beaucoup plus de retard qu’il ne l’a fait ces dernières années.

Depuis que vous avez recouvré la liberté, comment occupez-vous vos journées ?
Je suis un homme très rangé, c’est-à-dire que, quand je me lève, je sais ce qu’il faut faire. Toute la journée est occupée par quelque chose déjà prévue, mais je soigne beaucoup ma richesse intellectuelle. Je lis beaucoup, je m’informe beaucoup et je vais vous révéler un petit secret : j’écris aussi. Donc, ne soyez pas surpris que d’ici quelques années vous ayez un troisième livre qui ne parlera pas de politique mais qui évoquera autre chose.

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