Mercredi, 30 Septembre 2020
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Théophile Yimgaing Moyo: « Il faut s’attendre au pire »

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Le président de l’Ordre des urbanistes du Cameroun accuse le gouvernement de laxisme et dénonce l’absence d’une politique foncière dans le pays.  

Par Jean De Dieu Bidias  

La météo annonce de fortes précipitations. Comment comprendre que le gouvernement, à travers le ministre de la Décentralisation, ait filé la patate chaude aux maires en leur demandant de tout mettre en œuvre pour répondre éventuellement aux inondations qui pourraient survenir ?

Honnêtement, je pense que ce qui est en train de se passer au Cameroun illustre un phénomène qui caractérise l’évolution de nos villes, à savoir, un désordre inimaginable. Ce phénomène se décline sous forme d’inondations et même d’autres catastrophes. Vous parlez de la météo, est-ce que nous disposons de moyens matériels et humains, ne serait-ce que pour interpréter les données d’une météorologie internationale ? Je dirais non. Il faut donc que de ce côté-là, on sache de quoi on parle avant de donner des instructions aux maires pour curer les drains. Vous savez un drain est un ouvrage d’art, il faut beaucoup de moyens pour le construire. Est-ce qu’il existe des drains dans toutes ces villes-là ? Même lorsqu’il en existe, est-ce en nombre suffisant ? Je ne le pense pas. Sinon nous ne serions pas dans la situation que nous connaissions aujourd’hui. Vous voyez Yaoundé et Douala, puisque ce sont là nos deux grandes villes qui ont vécu dans une situation de pénurie d’équipements et des idées. Est-ce que je dois vous dire qu’on a eu à parler de ces inondations en 2009, où j’avais accordé une interview au journal « Mutations » ?

Le problème est donc vieux….

On relevait déjà ces problèmes-là. Si on ne veut pas écouter les spécialistes, si on ne veut pas utiliser les spécialistes, si on ne veut pas se donner les moyens pour se doter des équipements nécessaires pour ne pas subir ce type d’inondations, si on ne veut pas se donner les moyens d’entretenir le peu d’équipements qui existent, à quoi s’attend-on ? Je voudrais vous donner un exemple, vous savez, le pont sur le Wouri qui date des années 1955-1957, si vous y allez maintenant, vous vous apercevrez qu’on a diminué une partie de terrain sous ce pont. Ça veut dire qu’on a rétréci la voie d’eau qui passait sous ce pont, mais la quantité d’eau n’a pas diminué et il y a un temps de fortes pluies et donc, c’est tout à fait normal que le fleuve déborde lorsque qu’il y a marée haute. C’est encore plus grave ! Vous voyez, on ne peut pas continuer à jouer avec la nature. On n’a voulu aller contre la nature en voit les conséquences. On doit laisser l’eau couler vers l’océan.

Vous avez dénoncé la construction d’entrepôts sur des remblais effectués sur le Wouri, mais il y a aussi le cas du Mfoundi à Yaoundé !

Vous savez bien qu’on a emprisonné le Mfoundi. Voyez-vous, au Boulevard du 20 mai, il y a un drain ouvert qui passe en dessous. Et en cas de fortes pluies et en cas d’excès d’eau, qu’est-ce qui va se passer d’après vous ?

Il y a la question de la prolifération des marchés…

Il faut discipliner certaines de nos populations.  Et cela vient aussi du fait que l’on n’a pas réfléchi sur les endroits où l’on devrait installer les marchés. En fait, c’est aussi un problème d’aménagement qui se pose. Les marchés sont souvent installés par les ‘‘bayam-sellam’’ eux-mêmes. Par la suite, on s’aperçoit qu’un jour à un carrefour, il y a trois, quatre, cinq, six, sept, huit personnes qui vendent des prunes ou encore des tomates. À la fin, il se crée un marché qui sera consolidé par la municipalité. Aux marchés d’Etoudi et du Mfoundi par exemple, c’est ce qui s’est passé.

Vous parlez de l’aménagement des drains, est-ce que vous pensez que les petits travaux auxquels procèdent les maires actuellement sur instruction du ministre de la Décentralisation peuvent aboutir à quelque-chose ? Est-ce que l’Etat ne devrait pas simplement dégager des moyens financiers conséquents pour faire de grands travaux de drains ?

Je vous ai dit à l’entame de la discussion que les mairies n’avaient pas les moyens pour remplir la tâche que le ministre leur demande. D’où viendront les moyens pour pouvoir curer les caniveaux ? De plus, dans beaucoup de mairies, il n’y a même pas de drains. J’ai vu à Douala où on est peut-être à 50 km de drains, donc 5 fois plus. C’est donc une tâche titanesque. Je pense qu’il faudrait qu’on s’attende au pire, si les pluies annoncées arrivent.

Maintenant dans l’urgence, est-ce qu’on peut envisager que les pouvoirs publics démolissent les quartiers comme c’est annoncé à Douala. Ça pourrait provoquer des remous sociaux…

Cela va créer un autre problème social parce que ce sont souvent les populations les plus démunies qui habitent dans ces zones-là. À ce stade, il faudra les reloger, les recaser. Je me souviens il y a une trentaine d’années ici à Yaoundé, le maire Fouda avait envisagé des zones de recasement. Donc, lorsqu’on vous délogeait, on vous recasait. Mais, compte tenu du désordre foncier qui existe actuellement au Cameroun, où il y a une confusion terrible en matière foncière, je me demande où est-ce que l’État va trouver des terrains de recasement dans la mesure où il n’y a pas une véritable politique de réserve foncière. On confond un peu tout. Les espaces publics sont régulièrement occupés parfois par des personnalités. Vous avez vu le drame qu’il y a eu dans certains quartiers de Yaoundé, où on a dégagé des populations parce qu’on devait faire passer une voie, et aujourd’hui, toute cette zone est en situation d’être revendue à des personnalités. Je parle par exemple de la nouvelle route bastos. Ce qui est entrain de vouloir se passer là-bas, c’est quelque chose d’inimaginable. Parce que dans une ville où on n’a pas la politique d’espaces verts, on a l’impression que les gens pensent que dès qu’il y a un espace vide, ils peuvent construire. Pourtant, l’urbanisme c’est aussi savoir où il ne faut pas construire et surtout quand est-ce qu’il ne faut pas construire. Les gens pensent que dès qu’il y a un espace vide, il faut y construire. Non ! L’urbanisme c’est aussi savoir où il ne faut pas construire et surtout quand est-ce qu’il ne faut pas construire.

En tant qu’urbaniste et surtout président de l’Ordre national des urbanistes du Cameroun, pensez-vous que Yaoundé est une ville à reconstruire, tout simplement ?

Quand je vois le désordre qui s’est installé, je me pose des questions qui, le plus souvent, n’ont pas de réponses. Lorsqu’on a laissé trop faire, lorsqu’on a laissé les choses atteindre un certain niveau de pourrissement, après il faut des moyens titanesques pour reconstruire. Quand je parle d’une urbanisation de pénurie, c’est pour dire qu’on fait une urbanisation sans moyens, au jour le jour et on laisse les problèmes s’accumuler. Il y a quelques décennies lorsque nous arrivions à Yaoundé pour poursuivre nos études secondaires, l’aéroport de Yaoundé était tellement loin que, pour y aller, c’était comme si allait en tourisme. Aujourd’hui, cet aéroport est dans la ville. A Nkozoa il n’y avait rien, mais allez-y aujourd’hui et vous verrez ce qu’il y a là-bas comme population. On n’a pas aménagé des zones pour accueillir les populations. Lorsque vous vendez des terrains n’importe comment et que les gens viennent s’installer sans qu’il y ait préalablement eu un projet urbain, qu’est-ce que vous pensez qu’il va arriver ?

Cette urbanisation sauvage qui génère de nouveaux problèmes sociaux se fait aussi au nez et à la barbe de l’Ordre des urbanistes… 

En 2009, j’ai tiré la sonnette d’alarme. Pensez-vous qu’on m’a écouté ? Non. J’ai à nouveau tiré la sonnette d’alarme il y a trois ans lorsqu’il y a eu des inondations à Bonanjo et à Bonapriso, à Douala. J’ai dit qu’on courait vers une catastrophe lorsque je me suis aperçu qu’on était en train de détruire la zone de mangrove qui se trouve du côté droit de l’endroit qui mène à l’aéroport. Vous savez, les mangroves ont la particularité de retenir l’eau, mais une fois qu’on les a détruites, les prochaines vagues envahissent partout comme cela a été le cas sur la route de l’aéroport de Douala. Deuxième chose, il y a des secteurs de Bonanjo qui ont été inondés et qui sont au-dessus de la zone de l’aéroport. Alors, je n’ai pas besoin de crier fort pour que l’on comprenne ce que je veux dire. S’il y a une forte pluie avec une grosse marée, l’aéroport sera dans l’eau. Lorsqu’on construisait le deuxième pont, j’ai dit au gouvernement qu’il fallait le faire plus au nord, je n’ai pas été écouté et il a été construit là où il est. Et vous voyez que les deux ponts sont régulièrement inondés. Il y a des urbanistes au Cameroun qui sont bien formés, qui ont des idées, mais ils passent les journées à se tourner les pouces parce que personne ne les prend en considération.

Que pensez-vous que le gouvernement peut faire dans l’urgence pour régler la question des inondations au centre-ville de Yaoundé et plus particulièrement à la Poste centrale ?

Dans l’urgence, il faut dire aux populations d’être en état de vigilance absolue pour ne pas être complètement inondées. Qu’est-ce que vous pensez qu’on peut faire dans la vallée de la Briqueterie ? Vous voyez bien qu’on y a construit le Palais des sports ; en cas d’inondation, il y a de l’eau sur les marches de cette infrastructure. C’est pourtant un projet qui n’est pas vieux ! A l’époque, j’ai dit que c’était une zone marécageuse, qu’il ne fallait pas y construire. Vous voyez le résultat ! Il y a un cours d’eau qui passe à ce niveau. Alors, imaginez tout ce qu’il y a comme saleté au marché de Mokolo et dans les quartiers environnants. Comment est-ce qu’on peut, en une semaine, enlever toutes ces ordures ? C’est pratiquement impossible, donc, on court vers la catastrophe. Et cette situation, vous la trouvez à Douala. Un jour je discutais avec Mme Robichon [ancien ambassadeur de France au Cameroun, Ndlr] et elle m’a dit : « à vous entendre parler, vous êtes très pessimiste et il n’y a presque pas de solution ». Je lui ai répondu : Mme, vous avez raison ; on est dos au mur. On a tellement attendu qu’il n’y a plus de solution.

Est-ce qu’il ne faudrait pas penser à des villes nouvelles ?

A la vérité, la solution ce n’est pas des villes nouvelles parce que, celles qui sont créées actuellement en Afrique, dans les mêmes conditions d’éclosion des villes aujourd’hui, vont donner le même résultat. Même au niveau des symposiums internationaux je l’ai dit, mais beaucoup d’Africains ne comprennent pas. En Côte d’Ivoire, Boigny a fait Yamoussoukro. Mais vous voyez dans quel état se trouve cette ville ? Comment peut-on espérer avoir de meilleures villes lorsque les conditions socioéconomiques et politiques restent les mêmes ? On aura toujours une population en masses de plus en plus pauvres et, ceux qui sont riches vont habiter là où ils veulent et les pauvres là où ils peuvent. Tant que ces dernières continueront de venir habiter à côté de ces villes, ce seront toujours des poches de bidonvilles qui vont se créer. Et là, on va retomber dans la même situation.

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