Dimanche, 28 Février 2021
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Télévision numérique terrestre :Des milliards en fumée

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De l’échec du basculement à cette technologie en 2015 à celui de la réhabilitation de la Crtv, le gouvernement n’ose pas faire la lumière sur les sommes faramineuses débloquées pour le projet.    

Par Jean De Dieu Bidias

Les matchs de poules du Championnat d’Afrique des nations (Chan) qui en est à la phase des demies finales ont été diffusés en exclusivité sur Crtv Sports & Entertainment. Le signal de cette chaîne thématique de l’Office de radiodiffusion public du Cameroun qui est sur satellite n’a été ponctuellement repris sur la chaîne mère que lors des rencontres des Lions A’. Traduction : l’arrière-pays a été privé des autres rencontres de cette phase. Le fait est  a priori anecdotique, mais il prend très vite les allures d’un scandale lorsque l’on remonte l’histoire de sa création ; laquelle est étroitement liée au basculement du Cameroun à la Télévision numérique terrestre (Tnt). C’est que, conformément à l’accord de Genève de 2006, l’Union internationale des télécommunications (Uit), estimant que l’analogique qui, en plus de bouffer trop de fréquences (une radio équivaut à une fréquence) a fait 50 ans, enjoint à tous les pays du monde de passer à la Tnt qui donne la possibilité de créer jusqu’à une vingtaine radios à partir d’une même fréquence.

Les pays les plus avancés du point de vue technologique, à l’instar de la France, des Etats-Unis, etc., opèrent la migration aux alentours de 2010, tandis que l’Afrique au sud du Sahara, région à laquelle appartient le Cameroun, obtient un moratoire jusqu’en 2015 pour boucler le basculement. Nommé le 30 juin de la même année, le nouveau Premier ministre, Philemon Yang, signe le 24 septembre 2009, un arrêté portant création, organisation et fonctionnement du comité national de supervision de la migration de la radiodiffusion de l’analogique au numérique. Dénommé Cameroon Digital Broadcasting Switchover (CAM-DBS), cette instance placée sous la supervision directe du chef du gouvernement et qui est pilotée sur le plan opérationnelle par François Bolvine Wakata, alors chargé de mission au sein des services du Premier ministre, a pour mission d’élaborer une stratégie de migration. Au bout de deux ans et conformément aux clauses du contrat, elle rend sa copie qui ne manque pas de recevoir des félicitations de la Banque mondiale.

Réhabilitation

Des pays comme le Tchad, la Côte d’Ivoire, entre autres, dépêcheront au Cameroun leurs ministres de la Communication respectifs pour s’inspirer de cette stratégie. Le gouvernement a le choix entre confier la mise en œuvre du projet à cette même entité ou en créer une autre. La première option est retenue. Le comité est rebaptisé Cameroon Digital Television (CAM-DTV), le 30 août 2012.  Cette instance opérationnelle placée sous l’autorité directe du Premier ministre et présidée par le ministre secrétaire général de ses services et qui a comme vice-président le ministre de la Communication (Mincom) de l’époque, Issa Tchiroma Bakary, et pour membres des représentants de toutes les administrations ayant un lien avec la problématique de la migration, y compris la présidence de la République et les entreprises publiques et privées de communication audiovisuelle, est chargée de la conduite du processus de transition, du pilotage et de la mise en œuvre effective de la Tnt, pour un total de 111 milliards Fcfa.

La collaboration débouche sur la mise en place de l’infrastructure de multiplexage pour la diffusion des programmes en partage d’opérateurs. Lors d’une conférence de presse, le 22 octobre 2015, le Mincom qui assure que le délai du 17 juin 2015 serait tenu, réitère que la Crtv assurerait dans sa configuration institutionnelle, au cas où la création d’une entité autonome n’intervenait pas avant les échéances requises, la mise sur pied et la gestion technique de cette infrastructure qui, du reste, s’inscrit dans son programme global de réhabilitation évalué à 30 milliards Fcfa. Alors qu’une campagne spécifique de communication et de sensibilisation sur le passage à la Tnt bat son plein à travers le territoire conformément au calendrier fixé par décret du Premier ministre en novembre 2012, arrive sur la table de ce dernier, début janvier 2015, un plan commercial de migration numérique de la radio et de la télévision publiques du Cameroun, élaboré par le chinois StarTimes. Des sources proches du dossier approchées par Mutations disent ne pas se souvenir à quel moment du processus cet acteur s’est introduit dans le dossier. Cette offre à 366 millions de dollars américains, équivalant à 198 milliards Fcfa, soit un excédent de 87 milliards Fcfa par rapport à celle de CAM-DTV, prévoit la création d’une co-entreprise formée de StarTimes et d’une entreprise désignée par le gouvernement.

Trou noir

Le gouvernement du Cameroun doit y prendre des actions sous forme d’apports en nature constitués par l’infrastructure de radiodiffusion ainsi que l’autorisation d’utilisation de ladite infrastructure. StarTimes, pour sa part, devrait posséder des actions constituées par les logiciels et tous les équipements acquis pour la numérisation de la radio et de la télévision. Le partenaire chinois qui devait exploiter l’infrastructure pendant 30 ans avait tout prévu. Notamment, aider le gouvernement à obtenir auprès d’Exim Bank China, un crédit acheteur de 311 millions de dollars, soit environ 168 milliards Fcfa. Durée du prêt : 20 ans au taux préférentiel de 2%. Pour ce qui est des fonds de contrepartie, StarTimes s’engageait également à faire une avance de 55 millions de dollars, soit 29 milliards Fcfa, à rembourser par le Cameroun au taux de 5% sur cinq ans. Elle a, par ailleurs, mobilisé 30 millions de dollars, soit à peu près 16,2 milliards Fcfa pour le lancement de la Tnt à Yaoundé et Douala. Cette dernière phase qui a effectivement été réalisée en 2015 en ignorant le préalable de la réhabilitation de la Crtv fait de la Tnt un véritable trou noir. Car, outre le flou autour du paiement de la dette due à StarTimes conformément aux échéances contractuelles, les différents comités mis en place par le Premier ministre depuis 2009 n’ont jamais rendu public leur compte d’emploi. Or, de sources introduites, ces instances émargeaient au moins 500 millions Fcfa chaque année dans le budget de l’Etat ; des dépenses jamais libellées selon l’orthodoxie en matière de gestion des fonds publics.  

Opacité

En 2017, les responsables de CAM-DTV qui avaient été mis à l’écart depuis l’arrivée de StarTimes – l’entreprise chinoise a eu pour interlocuteur un comité informel mis en place au Mincom -, s’étaient vu congédier par Sms en violation des clauses du contrat avec le gouvernement. Celles-ci prévoyaient, notamment, qu’en cas de dissolution de cette instance, une prime de bonne séparation soit reversée aux responsables et au personnel. Mais, non seulement il n’y a pas eu dissolution de CAM-DTV, l’instance est depuis en hibernation. Car, l’actuel coordonnateur, Côme Didier Ndongo, et son adjoint Mezom Melouta, qui n’ont pas de personnel, n’ont tenu aucune réunion depuis 2019, du moins de manière formelle, avec le Sg/Pm Séraphin Magloire Fouda qui les a nommés depuis l’entrée au gouvernement de François Bolvine Wakata. Cependant, près de six ans après l’expiration du moratoire obtenu par le Cameroun auprès de l’Uit pour boucler son basculement à la Tnt, le projet est dans l’impasse, alors que des pays comme le Burkina-Faso (2018), la Côte d’Ivoire, le Benin (2019) ; et bien avant, le Kenya, la Zambie, le Malawi, le Rwanda et la Tanzanie ont effectivement coupé leur signal analogique depuis 2015.

Au-delà des 111 milliards demandés par Cam-Dtv et qui n’ont jamais été débloqués par le gouvernement, la consultation pour la constitution du premier bouquet de chaînes de la Tnt, l’élaboration du guide national pour la production des contenus patrimoniaux, la campagne nationale de sensibilisation, en passant par l’élaboration de la stratégie camerounaise de migration et tout ce qui a conduit aux essais de 2015 avec, entre autres, la naissance de Crtv Sports et de Crtv News, c’est des dizaines de milliards Fcfa engloutis pour rien.   

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