Jeudi, 22 Août 2019
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Paul Abouna: « historiquement la tête humaine dans les régions anglophones a toujours été considérée comme un trophée de guerre »

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Enseignant d’anthropologie à l’Université de Yaoundé I et spécialiste des systèmes de croyances, il explique les tenants et les aboutissants de ce crime devenu banal dans les régions anglophones.

Par Paulette Ndong

La décapitation est devenue banale dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest Cameroun. Y-a-t-il une explication à cela ?

Du point de vue anthropologique oui. Il faut dire que de nombreux peuples de ces régions sont soit d‘origine Tikar (Banso, Bafut, etc.) ou limitrophes au Nigeria. La tête est au centre de nombreux enjeux de pouvoir politique, de rites magico-religieux et d’une forte symbolique numérale. Vous verrez par exemple que de nombreux organes du pouvoir dans les chefferies de cette zone comme les Atanto ou les Shoufaï en comptent des membres. Le chiffre 7 ici représentent le nombre d’orifices naturels qu’il y a sur la tête humaine à savoir : deux yeux, deux oreilles, deux narines et une bouche. La tête figure donc le pouvoir ou la chefferie. Ce n’est pas un hasard si le chapeau qui est fait pour couvrir cette dernière est aussi appelé « couvre-chef ».

Historiquement donc, la tête dans ces régions a toujours été considérée comme un trophée de guerre et surtout lorsqu’il s’agit de la tête d’un chef. Les Banso avaient à ce sujet lors d’une guerre contre les Bamoun, décapités le chef Bamoun après l’avoir tué. Et ils ont emporté sa tête comme trophée de guerre.

Sur le plan rituel, il faut dire qu’un commerce et une pratique de culte des crânes ont élu domicile dans toute cette zone et même au-delà, depuis la région de l’Ouest jusqu’au Nigeria. Toutes ces évocations d’ordre anthropologique et historique rendent compte de l’extrême banalisation de la décapitation dont il est question ici. Il n’est pas exagéré de dire que chaque famille de cette partie de notre pays possède quelque part dans un lieu sacré, dans une calebasse ou jarre le crâne d’un de ses membres auquel elle voue un culte.

Cette décapitation tient-elle compte du sexe de la victime?

Nous avons parlé plus haut du rapport ou de la connivence entre la tête et le cryptique suivant : chefferie, guerre et culte des crânes. Chez les peuples qui sont concernés dans le cas d’espèce, les femmes ne sont pas éligibles à la chefferie. Elles ne font pas la guerre et leurs crânes ne peuvent être exhumés pour faire l’objet d’un culte. Il me semble que ces trois raisons rendent à suffisance compte de leur mise à l’écart de ce phénomène macabre.

Sur qui la décapitation peut-elle être pratiquée ?

On observe deux types de décapitation dans cette zone : la décapitation des personnes vivantes et la décapitation des morts. La première, c’est-à-dire, la décapitation des vivants  est à  inscrire dans le registre des crimes rituels liés aux différentes formes d’accumulations marchandes d’ordre sectaire. Il faut entendre ici par secte, les sectes traditionnelles. La seconde, je veux parler des décapitations post mortem est liée à l’exhumation ou à la mise à l’écart des crânes qui plus tard feront l’objet d’un culte.

Pourquoi exhiber les têtes sur les places publiques et les réseaux sociaux?

L’exposition des victimes sur les réseaux  sociaux participe de mon point de vue d’un glissement de la guerre. Glissement du théâtre des opérations à celui du champ de la communication. Champ qui fait l’objet d’une double manipulation. D’abord la manipulation du triomphalisme. Elle consiste à donner à croire qu’on triomphe de la guerre en jetant la peur aussi bien sur l’ennemi que sur les populations. Ensuite la manipulation de la victimisation. Elle consiste à se revêtir d’une étoffe bien cousue de victimes sans défense, impitoyablement massacrées  par les forces armées et dont la seule issue possible de secours ne peut être qu’une intervention « humanitaire » ou armée de la communauté internationale.

Dans le cadre d’une guerre, peut-on évoquer la thèse d’une punition des victimes qui transgressent des règles ?

En effet. C’est une punition  de vos proches par l’horreur qui accompagne votre mort. On punit le mort dans la mesure où il n’y aura pas de sépulture. C’est une double punition. C’est aussi un élément de dissuasion des autres c’est-à-dire de tous ceux qui pourraient être tentés de ne pas respecter les prescriptions et les proscriptions de cette double menace.

Que faire pour éviter d’en arriver à de tels crimes?

Le problème tel que nous l’envisageons est cultuel et culturel. Il est à proprement parlé difficile de le résoudre en profondeur sans heurter les sensibilités cultuelles et culturelles des populations qui sont concernées dans l’aire géographique dont il est question ici. Il faut éviter de considérer la décapitation dont nous parlons comme un isolat. Car elle fait partie d’un ensemble de phénomènes dont elle n’est qu’un effet. Si les causes de ce phénomène sont maîtrisées, les effets disparaîtront automatiquement. Il est important que l’Etat reprenne le contrôle de ces zones et restaure son autorité pour que l’on entende plus parler de ce genre d’horreurs. Les acteurs et solutions liées aux hommes d’Eglise et de média ne peuvent être que des adjuvants.  En un mot, il existe dans la résolution de ce problème un ordre rigoureux de préséance à respecter : d’abord l’Etat, ensuite les autres.

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