Mercredi, 25 Novembre 2020
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Madeleine Memb: « Elles sont très souvent des victimes »

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La coordonnatrice de l’Ong Media Women for Peace explique les contours du projet d’assistance aux femmes taxées à tort de Boko Haram.

 Par Jacques Kaldaoussa

Vous venez d’organiser un atelier à Maroua sur le plaidoyer pour l’humanisation des présumées ex-combattantes, qu’est-ce qui a motivé une telle initiative ?

La question des femmes présumées ex-combattantes de la secte terroriste Boko Haram reste préoccupante. Souvent détenues sans jugement pendant de longues années ou condamnées à tort, ces femmes ont été interpellées pour collusion avec Boko Haram. C’est donc pour connaitre les méandres de leur univers que notre organisation Media Women for Peace que je coordonne, a organisé un atelier d’échanges sur les «droits humains de la femme et lutte contre l’extrémisme violent», en vue d’élaborer les mesures d’accompagnement psychosocial, judiciaires et juridiques adéquates de ces femmes présumées ex-combattantes de Boko Haram. C’est ainsi que nous avions convié les magistrats, les pénitenciers, les avocats, la société civile ainsi que les hommes de média pour les édifier sur la situation et enrichir la réflexion, chacun dans son domaine de compétence, pour expliquer les raisons de détention et de condamnation des femmes accusées de collusion avec la secte Boko Haram.

Quels sont les objectifs précis que vous visez à travers ce projet ?

A travers cet atelier, nous voulions attirer l’attention des communautés, qu’elles soient nationales, internationales, sur ces abus qui sont faits aux femmes tout simplement parce qu’elles sont présumées ex-combattantes de Boko Haram. Or, quand on sait le rôle qu’une femme peut jouer dans ce cadre, il est parfois minime, insignifiant et parfois inconscient. Parce qu’elle peut être là avec son mari qui est Boko Haram mais elle ne l’est pas. Pourquoi est-ce qu’on doit condamner une femme juste parce qu’elle est la femme ou la compagne d’un Boko Haram et qu’on ne l’a pas arrêté en train de commettre des faits ? Il y a quand même quelques-unes qu’on surprend avec des bombes, mais je dirai que celles qui portent ces bombes sont manipulées. La femme dans ce contexte est plus victime que coupable parce que le genre de violences qui jalonnent son parcours, à partir de l’enrôlement jusque dans la vie dans les camps de Boko Haram sont importants. Lorsqu’elles veulent revenir ou alors recommencer une vie normale, on les soupçonne d’être Boko Haram ou d’avoir été Boko Haram. Et on les condamne ou elles passent autant de temps en détention sans qu’elles ne soient jugées. Et ce qui nous a le plus motivé, c’est qu’on les libère quatre ans après pour faits non établis. Pourquoi cette légèreté dans le traitement ?

 Vous avez associé les magistrats, l’administration pénitentiaire et la société civile à la réflexion, quel rôle peuvent-ils alors jouer pour aider les femmes présumées Boko Haram ?

La chaine des acteurs dans ce processus qui est psychosocial, judiciaire, juridique et pénitentiaire devrait être associée à la réflexion parce que ce sont eux qui partagent les moments de ces dames. Les organisations de la société civile vivent également l’illustration des violences faites aux femmes sur le plan culturel et traditionnel avant d’être enrôlées. Elles nous ont décrit dans quel environnement ces femmes vivent, dans une précarité affective, économique et sociale. Elles se laissent facilement recruter et embarquer. Ce qui est un contexte de violence. Maintenant qu’elles sont appréhendées par les militaires, ces derniers les transfèrent dans les camps de détention ou devant la justice où il y a des magistrats. Après leur jugement, c’est l’administration pénitentiaire. C’est pour cela qu’on veut les associer. Ce sont tous ces acteurs qui peuvent relever les limites et les insuffisances de leurs actions, de leurs rôles, de leurs contributions dans le processus de la justice. Ces femmes sont des justiciables certes, mais ce sont après tout des êtres humains. Si on veut attirer leur attention, c’est pour le fait que la femme dans sa sexo-spécificité a besoin de plus d’attention notamment sur le plan psychologique, sur le plan intellectuel parce qu’elles sont limitées pour la consommation du droit, pour la compréhension des lois et de ce que leur présence implique à certains endroits auprès de leur mari. Mais en même temps, est-ce qu’elles peuvent décider d’elles-mêmes de s’enrôler dans Boko Haram, je ne crois pas. Elles ne savent pas à quoi s’en tenir. Alors qui va les accompagner ? C’est pour répondre à cette question qu’on invite, qu’on supplie tout le monde à joindre le mouvement pour qu’à chaque étape, ils puissent se soucier de leur état d’âme, de leur état de femme et surtout de ce que ça peut provoquer comme un impact ou un déclic pour la réconciliation et pour le retour à la paix.

Vous pensez que ces femmes sont plus victimes qu’actrices mais l’on dit souvent que nul n’est censé ignorer la loi ?

Parce qu’elles sont illettrées ? C’est vrai, l’illettrisme est un frein à la connaissance et à la consommation du droit. Il faut se le dire. Ça ne signifie pas forcément être dédouané des crimes qu’on commettrait à leur égard. Oui, en ce moment-là, les avocats conseils peuvent intervenir et vous faire comprendre qu’il faut que ces magistrats écoutent les conseils qui, très souvent, s’entourent d’autres précautions, d’autres arguments pour montrer que cette personne n’est pas pénalement et psychologiquement responsable comme chez les mineurs et les femmes et qu’on en tienne compte. Il y a également cette affaire de lenteur judiciaire qu’on nous explique sans nous convaincre. On parle de 18 mois pour le commissaire du gouvernement pour instruire une affaire, le dossier d’une femme qui est à peine à sa majorité, qui a suivi un homme et que vous attrapez avec des bombes pour se faire exploser ! Vous passez 18 mois pour instruire son dossier ? S’il y a à côté de cette détention une prise en charge psychologique ou sanitaire, ça se comprend mais ce volet n’est pas forcément assuré dans les prisons. L’administration pénitentiaire l’a reconnu. Ils ont un certain nombre d’accompagnements sanitaire et médical mais à leur niveau, ils n’ont pas de psychologue et un certain nombre de spécialistes pour pouvoir accompagner les femmes. Quand la société accepte ce déni d’humanité à la femme, vous voulez qu’elle supporte comment ? Elle est amputée…

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