Jeudi, 13 December 2018
Accueil quotidien mutations societe Julienne Namata : « je suis encore sous le choc après la disparition de mon mari, le sous préfet de Batibo»

Julienne Namata : « je suis encore sous le choc après la disparition de mon mari, le sous préfet de Batibo»

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Il existe des rencontres heureuses. D’autres sont plus tristes. Dans le couloir d’un hôtel de Yaoundé le 25 septembre dernier, la coïncidence met face à nous la veuve du sous-préfet de Batibo, Joseph  Diteng, enlevé le 11 février dernier par les sécessionnistes et assassiné plus tard. La blessure de la veuve est encore béante, mais elle a puisé de la force au fond d’elle pour s’exprimer et partant, s’affranchir de la douleur. Elle évoque ce jour triste, la longue et inutile attente, la consternation et la peine des enfants, l’abandon du gouvernement, les pistes de résolution de la crise anglophone et les rêves qu’elle nourrit, malgré tout. Entretien exclusif.

Par Guy Martial Tchinda

Pourquoi participez-vous aux 2e Journées de la santé mentale ?
J’étais traumatisée c’est pourquoi je suis venue pour partager ma douloureuse expérience. Parler me libère. Mon époux, le sous-préfet de Batibo [Nord-Ouest, Ndlr] a été enlevé le 11 février dernier. Je suis enseignante, mère de quatre enfants biologiques et cinq autres dont je prends soin. Après l’enlèvement de mon époux, je suis partie de Batibo avec les enfants et actuellement, nous vivons à Yaoundé chez ma belle-sœur.

Quels sont les souvenirs que vous avez du jour où l’enlèvement s’est produit ?
Après la prière matinale ce jour-là, je suis allée à la cuisine pour les préparatifs de la réception des invités après la fête de la jeunesse. C’est alors que j’ai entendu des coups de feu. Subitement, je me suis dirigée vers la chambre pour dire à mon époux qu’il ordonne aux militaires, si jamais ce sont eux qui tiraient d’arrêter, car c’est un jour de fête et de tels actes peuvent apeurer la population.
Une fois dans la chambre, je n’ai pas trouvé mon mari. Je me suis dit qu’il était dans la salle de bain or, il n’y était pas. Lorsque j’ai demandé aux quatre gendarmes qui gardaient la maison, ils m’ont dit qu’il est sorti avec son chauffeur. 10 minutes plus tard, ma fille vient me montrer des vidéos qui présentaient mon époux en brousse vêtu d’un pantalon et d’un donjon. Jusque-là je n’y croyais pas parce que je croyais mon mari à la maison. Je suis retournée dans la chambre et je me suis rendu compte que le vêtement que je voyais dans la vidéo était absent de la penderie. A l’instant, j’ai compris que mon mari avait été enlevé. Entre temps, je recevais des coups de fil des proches qui me disaient qu’ils avaient eu vent de l’information selon laquelle le sous-préfet de Batibo a été enlevé. Voilà ce qu’il s’est passé.

Lorsque vous réalisez que ces images sont réelles, comment réagissez-vous ?
Quand j’ai vu les images, – c’est vrai qu’elles m’ont données la chair de poule – mais je n’avais pas vraiment peur à cet instant. Je me suis demandé comment mon époux peut se retrouver dans la brousse dans de telles circonstances. J’étais choquée mais je me disais que dans la soirée, il allait rentrer à la maison, je priais seulement que Dieu le ramène par tous les moyens. Quand la première journée est passée et que le jour d’après est arrivé, j’ai compris que c’était inquiétant.
J’ai commencé à pleurer et à contacter les gens. J’ai appelé le lieutenant qui m’a dit qu’il n’était pas avec mon époux. Il m’a fait comprendre qu’il avait été enlevé par des hommes armés non identifiés. J’ai également contacté le gouverneur [Adolphe Lele Lafrique, ndlr] et le préfet. Nous-mêmes en tant que civils, on ne pouvait rien faire.

Et comment les enfants ont accueilli la nouvelle ?
Avant même que je ne leur dise, puisque c’est la génération androïde, ils étaient déjà au courant. Ils m’appelaient même pour me demander si c’était vraiment lui (le sous-préfet de Batibo, Ndlr). Et moi j’ai juste confirmé. A l’instant, ils n’ont eu aucune émotion particulière. C’est après un moment qu’ils se sont rendu compte que leur père n’était plus là. Ce n’était pas facile. Difficile de discuter à la maison. La tristesse nous a envahis. Tout le monde qui pouvait nous apporter un soutien nous disait juste que c’est un problème compliqué. Personne ne disait rien qui puisse nous consoler.

Qu’en est-il de la famille ?
Les membres de la famille m’ont demandé comment les faits se sont déroulés mais, comme je n’avais aucune idée de la manière dont il a été enlevé, je ne pouvais pas les renseigner. J’ai néanmoins dis que j’avais appris la nouvelle de la même manière qu’eux, sur les réseaux sociaux.

Y a-t-il eu une mobilisation particulière de votre famille et de celle de votre mari pour organiser les recherches ?
Oui. Nous nous sommes réunis. On a essayé de le retrouver mais on ne savait pas par où commencer les recherches parce que tout le monde dans le coin avait peur. On ne savait pas quand les gens-là [les sécessionnistes, Ndlr] pouvaient lancer une attaque. Personne ne se baladait. Tout était fermé, les gens ne sortaient pas de leur maison.
Quelqu’un vous a-t-il contacté pendant sa captivité pour demander une rançon ?
Non. Jamais personne ne m’a appelé. Même pas pour me donner des nouvelles, encore moins pour demander quoi que ce soit.

Par quel canal avez-vous appris qu’il a été assassiné ?
C’est dans le document comportant le Plan d’assistance humanitaire d’urgence mis en place par le gouvernement pour assister les victimes de la crise que j’ai appris qu’il avait été enlevé et assassiné. Je suis restée avec cette nouvelle pendant deux jours, je n’y croyais toujours pas. Je me suis dit que ce sont de fausses nouvelles qu’on poste souvent dans les réseaux sociaux. Plus tard, un discours que donnait le Premier ministre à la Cameroon Radio Television (CRTV) à propos de ce document m’a sortie de mon rêve, et j’ai compris que c’était un document officiel. C’est alors que je me suis rendu chez le ministre de l’Administration territoriale, qui m’a confirmé la disparition de mon mari.

Qu’avez-vous fait après l’annonce de son décès ?
J’étais vraiment embarrassée et choquée. Je pleurais et je n’arrivais pas à me tenir debout. Je ne pouvais même pas parler. Je voulais bien lui [Minat, Ndlr] dire des choses mais les mots ne sortaient pas. J’ai pris un stylo et un papier pour écrire mais il m’a demandé de faire un effort pour parler. J’étais remplie de peine et finalement je suis partie de là sans dire mot. Toutefois, je lui ai fait comprendre que jusqu’à ce que je vois le corps de mon époux, je ne pouvais croire à son décès. Peut-être s’est-il échappé des mains de ses ravisseurs et qu’il va rentrer à la maison.

On imagine que cette perte a affecté votre état de santé…
Oui. Cela a beaucoup affecté ma santé parce que parfois, j’ai des maux de tête, je n’arrive pas à dormir, j’ai même aussi des pertes de mémoire. Il y a des moments où je suis très silencieuse et ça inquiète les enfants. Il m’arrive d’être très agressive. J’ai parfois aussi envie de me défouler.
Au regard de tout ceci, avec le temps, je me suis rendue à l’hôpital Jamot et on m’a fait comprendre que c’était un début de problèmes de santé mentale. Ils ont commencé une psychothérapie et des médicaments. C’est tout ça qui m’a rétablie. Moi-même je me suis convaincue à rejeter tout mal-être et à être forte pour mes enfants.
Qui prend en charge votre famille et les frais de votre traitement à l’Hôpital Jamot?
Moi seule. Mon salaire passe. Après l’enlèvement de mon époux, ce n’était plus facile pour moi. Quand je me couche, mon époux n’est pas là, au réveil, il n’y a personne avec qui discuter. Avec les neuf enfants, ce n’était vraiment pas facile. La nutrition à elle-seule coûte cher. Je devais m’occuper de tout alors que c’est mon époux qui s’occupait des grandes charges. Moi, je l’assistais juste. La vie était devenue misérable.
Je me suis alors dis qu’il fallait engager les enfants dans les petites activités pour leur permettre d’oublier progressivement l’absence de leur père.

Comment gérez-vous la maison avec toutes ces charges ?
J’ai donné une somme d’argent à chaque enfant pour qu’il trouve de quoi s’occuper. Il y en a qui font des beignets et déposent dans des boutiques tandis que les autres vendent des bonbons en classe en cachette. J’ai aussi fait un poulailler pour les garçons, afin que toutes les charges ne retombent pas sur moi seule.

Quels âges ont-ils ?
J’ai des enfants de 24 ans, 18 ans. Le plus petit a huit ans. Ajoutés à eux, les enfants de ma belle-famille. Le petit capital que j’ai donné à chacun d’eux fait que lorsqu’ils ont besoin du crédit de communication dans leur téléphone, des stylos, ou un petit cahier, ils agissent sans toujours compter sur moi. J’ai deux enfants qui ont déjà fini leurs études à l’Université de Buea et à l’Université de Yaoundé II-Soa. Aujourd’hui, ils cherchent du travail. Le ministre de l’Administration territoriale a promis de faire quelque chose dans ce sens, on attend.

Depuis que le sous-préfet a été assassiné, êtes-vous encore allée à Batibo ?
J’y suis allée une fois pour récupérer certaines affaires mais, comme je n’avais pas une grande voiture, pour tout enlever, j’ai laissé certaines choses. Depuis ce temps, je n’y suis plus allée parce que toute la population est en train de fuir.

Depuis quand êtes-vous à Yaoundé et à quoi vous occupez-vous ?
J’ai rallié Yaoundé il y a huit mois déjà, où nous vivons chez ma belle-sœur. La maison est petite mais on gère avec parce qu’il n’y a pas mieux. A la maison, on cause comme toute famille mais il y a des moments de grand silence pendant lesquels on pense encore à la disparition du père. Donc la maison est partagée entre la tristesse et la joie. Tout le monde est encore sous le choc. Depuis le 11 février, je n’enseigne plus parce que je n’ai pas encore recouvré le moral. Je ne peux pas me tenir devant les élèves pour leur donner cours.

Quel message lancez-vous pour le retour de la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ?
C’est une question difficile car je sais que le gouvernement a essayé de renforcer la sécurité mais, jusque-là, j’entends toujours parler de kidnapping, des coups de feu et des affrontements. Les populations courent par-ci par-là parce que les « Ambazoniens » et les militaires se tirent dessus. Je pense que Dieu seul peut trouver la solution à ce problème. Parce qu’on a l’impression que les efforts du gouvernement n’ont pas encore pu apporter une véritable solution. Le Nord-Ouest et le Sud-Ouest se vident. Les déplacés vont trouver refuge à Yaoundé, Douala, Bafoussam… il faut peut-être que le président de la République parle. Je suis de l’avis de ceux qui disent qu’à défaut de descendre là-bas [Sud-Ouest ou Nord-Ouest, Ndlr], il peut faire un discours même à la télévision pour faire au moins des promesses, une solution à long terme peut être trouvée.

Qu’espérez-vous du gouvernement aujourd’hui en termes de soutien ?
Mon mari avait le projet d’ouvrir une école. Si le gouvernement peut construire une école pour moi, au moins, je comprendrai qu’un de ses vœux s’est réalisé et cela peut me donner un peu de paix dans le cœur. Je sais que cette école peut m’aider à m’en sortir pour le reste de ma vie.

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