Vendredi, 20 Septembre 2019
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Jules Omer Tchuenkam : « J’ai interjeté appel »

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L’ex-prisonnier parle des circonstances de son arrestation et revient également sur les 10 dernières années de sa vie à Kondengui.
Par Paulette Ndong

Après dix ans de détention préventive, vous avez retrouvé la liberté le 08 avril dernier. Comment vous sentez-vous ?

Je suis aujourd’hui un homme malade. Je suis un homme qui a tout perdu. Je n’ai plus rien. Les modestes affaires que j’exerçais se sont estompées après mon arrestation et c’est la descente aux enfers que je vis depuis lors. Dans ma tête trotte encore cette date du 23 janvier 2009 où on est venu m’interpeller dans mon bureau à Akonolinga. En ce moment je crois vivre un rêve car j’avais fini par croire que je ne sortirai plus jamais de prison. Arrêté le 23 janvier 2009, j’ ai été déferré à la prison centrale de Yaoundé le 12 février 2009 et je n’avais aucune raison de croire que je sortirai un jour vivant de ce milieu. J’en étais à 128 renvois d’audience et au moment où mon ami l’analyste politique David Eboutou s’empare de mon dossier, la justice s’est empressée de me convoquer pour la 129e audience afin de m’écouter finalement et de mettre l’affaire en délibérée pour la 130e audience.

Donc je suis un homme qui était comme mort et qui renaît après cette libération inespérée. Je n’ai pas encore toutes mes idées en place mais certainement avec le temps, je comprendrais mieux ce que je viens de vivre.

Mais le 02 avril dernier, vous avez été déclaré coupable pour complicité de vol aggravé…

Au départ j’étais accusé entre autres de recel et de complicité de vol avec port d’armes à feu. Après, c’est le dernier chef d’accusation qui a été retenu. J’avais 17 coaccusés. J’ai été condamné à 10 ans le 2 avril dernier et trois jours après (05 avril) j’ai reçu les documents de ma libération. Le 08 avril j’étais libre. Je n’ai pas été relaxé purement et simplement comme j’avais espéré. J’ai été déclaré coupable de complicité de vol aggravé avec une amende de 251.510 Fcfa. La vérité c’est que je crois dans mon intime conviction que c’est une décision pour se donner bonne conscience car je suis innocent de ce dont on me reproche et c’est pour cela que j’ai interjeté appel. Je crois que cette décision est la conséquence des pressions lancées par David Eboutou qui a mobilisé plusieurs médias, et certains de ses amis activistes pour faire connaître cette affaire. Si Dieu ne l’avait pas inspiré pour se saisir de cette affaire le 19 février dernier, je crois que je serai toujours en prison comme si de rien n’était. Et s’il l’avait saisi dans 10 ans, je serai certainement sorti après 20 ans de prison.

C’est l’occasion pour moi de témoigner toute ma gratitude à tous ceux qui se sont mobilisés pour moi. Je dis merci au collectif d’avocats sans oublier tous les autres membres de ce dynamique collectif, qui ont abattu un travail extraordinaire pour que la vérité éclate. A tous mes amis d’ici et d’ailleurs. Je leur témoignerai toujours toute ma gratitude éternelle.

Si on revenait sur les circonstances de votre interpellation…

C’est ce mauvais film qui revient dans ma tête un certain 23 janvier 2009 alors que je me trouvais dans mon bureau à Akonolinga aux environs de 21h30mn. J’étais distributeur des produits MTN. Je faisais des abonnements, je vendais des téléphones et du crédit de communication. Des individus sont entrés dans mon bureau et y ont engagé une perquisition sans mandat.

Ces derniers se sont ensuite dirigés à mon domicile et ont tout mis sens dessus-dessous tout ceci devant moi et sans me dire ce qu’ils cherchaient. Tout ce qu’ils me posaient comme question à chaque fois était : «Avez-vous de l’argent ici ? » et à chaque fois je répondais par la négative. Après ces perquisitions, ils m’ont embarqué dans un véhicule, menotté en direction pour Yaoundé.

De Akonolinga pour Yaoundé. Pourquoi ?
Moi même je ne saurais vous dire pourquoi.
Nous y sommes arrivés à minuit à Yaoundé et c’est là que j’ai cru que je n’allais plus vivre. Les policiers en service à la police judiciaire d’Élig-Essono m’ont soumis dès mon arrivée à une pratique appelée là-bas : «balançoire ».

Jusqu’à 03h 30mn j’étais ligoté tel un rat et passé à la balançoire pour m’arracher des aveux imaginaires. Je m’étais évanoui et dans mon agonie, c’est un seau d’eau qui m’a ramené à la vie. Pendant la torture, l’unique question cette fois qui revenait était celle de savoir : «où sont les armes ?» Et encore une fois, je leur disais n’avoir jamais touché à une seule arme de ma vie. Plus je leur donnais cette réponse, plus mon calvaire devenait interminable.

Ce supplice a duré plusieurs jours. Et chaque nuit à 2h du matin, on me sortait de ma cellule pour aller me torturer .Puis un jour, un homme est venu à la police. Arrivé tout près de moi, il va me lancer : « Monsieur Tchuenkam, vous avez osé me défier. On ne me défie pas ». Voilà dans quelles conditions je m’étais retrouvé à Yaoundé.

Dans quelles conditions viviez-vous à la prison de Kondengui ?
Je me réveillais à 6h et je faisais ma toilette. A 7h je suivais la revue de presse. En prison, je passais du temps à m’informer en lisant la presse écrite et en regardant les journaux télévisés. En surpoids, je prenais mon petit déjeuner à 11h. Dans l’après-midi je faisais la sieste. En soirée je rendais visite à quelques prisonniers et autour de 18h30, j’allais faire du sport. Mais je ne trainais pas trop à l’extérieur de mon local puisqu’il y a des agressions.
Comment votre famille s’est-elle organisée en votre absence ?

Ça n’a pas du tout été facile. Il a fallu s’organiser pour survivre. Ma femme s’est lancée dans le commerce. Elle a dû venir s’installer à Yaoundé pour m’apporter à manger de temps en temps. Mes enfants ont été répartis entre certains membres de ma famille pour qu’ils puissent poursuivre leurs études. Ma pauvre maman est tombée malade à cause de mon incarcération. Moi même je suis devenu hypertendu. Je lis désormais avec des lunettes et je suis maintenant diabétique.

Je crois honnêtement que c’est Dieu qui a préservé ma famille en vie car j’en étais le moteur et je ne peux expliquer comment elle a fait pour tenir.

Depuis votre libération, quelles ont été vos premières occupations ?
Depuis ma sortie de prison, je n’ai pas encore totalement pris conscience de ce que je suis en train de vivre. J’essaye donc de profiter au maximum des miens que j’ai déjà vus depuis ma sortie. D’abord ma femme que j’ai vue au sortir de la prison. Dès le lendemain je suis allé à Akonolinga voir ma maman qui est très malade. Je suis son fils unique. J’y suis encore en ce moment. Je compte dès la fin de cette semaine aller voir mes enfants à Douala. L’aîné a soutenu avec mention bien samedi dernier son rapport de stage du brevet de technicien supérieur (Bts).

En attendant, j’essaye de dépoussiérer mon bureau, à laver et à mettre de l’ordre dans mes effets restés dans des valises. Je reçois aussi beaucoup d’amis chez moi qui viennent vivre mon miracle et on rit autour «d’un verre » en ressassant le passé.

Des projets ?
Bien sûr que j’ai des projets. Pour repartir de zéro, des proches m’ont promis un soutien financier. Je suis entre autres président national du Comité d’action contre la pédophilie et les agressions sexuelles (Cacpas), crée en 1996 plus exactement le 28 février 1996 à Yaoundé. Je compte poursuivre mon combat.

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