Lundi, 24 Juin 2019
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Jimmy Yab: Le Cameroun doit privilégier ce partenariat

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Géostratège et enseignant associé à l’Iric, il pense que le positionnement de Vladimir Poutine participe de son désir de ramener la Russie au statut de grande puissance.

Par Jean De Dieu Bidias

Le président Vladimir Poutine entend renforcer la présence russe sur le continent africain. Après la France, les Etats-Unis et la Chine, que cache ce positionnement de la Russie dans le jeu des puissances en Afrique en général et au Cameroun en particulier ?

C’est l’une des questions géostratégiques de l’heure. La Chine a offert 60 milliards de dollars lors du dernier forum sur la coopération Chine-Afrique à Beijing en 2018 ; le Japon de son côté a offert 32 milliards et l’Inde 25 milliards en ce qui concerne l’aide au développement ; tandis que les États-Unis et l’Union européenne ont également versé d’importants fonds d’investissement destinés à la réalisation des Objectifs de développement durable (Odd) en Afrique. La Russie n’a promis aucun fonds. Mais, le président russe Vladimir Poutine a signé un décret visant à créer un comité chargé de préparer et de tenir le sommet Russie-Afrique d’Octobre 2019 à Sotchi, sur la Mer Noire. On a beaucoup parlé du rôle et du profil de la Chine en Afrique et des facteurs qui sous-tendent ses activités sur le continent. La diffusion, la profondeur de la présence et du profil de la Russie en Afrique sont controversées. Il faut dire qu’il y avait une forte influence russe en Afrique à l’apogée de l’Union soviétique. Les gouvernements postindépendance de l’Angola, du Mozambique, de la Guinée-Bissau, de la République démocratique du Congo, de l’Égypte, de la Somalie, de l’Éthiopie, de l’Ouganda et du Bénin ont tous reçu un soutien diplomatique ou militaire de l’Union soviétique. Mais, cela a commencé à changer après l’effondrement de la superpuissance en décembre 1991. Plus d’un quart de siècle plus tard, le président Vladimir Poutine semble avoir de nouvelles aspirations en Afrique. Cela correspond à son désir de ramener la Russie au statut de grande puissance.

Le commerce et les investissements entre la Russie et l’Afrique ont augmenté de manière exponentielle de 185% entre 2005 et 2015. Poutine accorde une grande importance aux relations géopolitiques et à la poursuite de l’affirmation de la Russie sur la scène mondiale. Cela inclut le rétablissement de la sphère d’influence de la Russie, qui s’étend sur le continent africain. À l’instar de Beijing, la méthode de commerce et d’investissement de Moscou en Afrique n’est soumise ni aux prescriptions, ni aux conditionnalités d’acteurs tels que le Fmi et la Banque mondiale. La Russie accroît progressivement son influence en Afrique grâce à des investissements stratégiques dans l’énergie et les minéraux. Il utilise également la force militaire et le Soft Power.

Qu’est-ce qui intéresse le plus Moscou en Afrique ?  

Sur le plan économique, les principaux investissements de la Russie en Afrique concernent les secteurs du pétrole, du gaz et du nucléaire. Le fait que plus de 620 millions de personnes en Afrique ne disposent pas d’électricité offre au marché russe de l’énergie nucléaire des marchés potentiels. Plusieurs sociétés russes, telles que Gazprom, Lukoil, Rostec et Rosatom, sont actives en Afrique. La plupart des activités se déroulent en Algérie, en Angola, en Égypte, au Nigéria et en Ouganda. En Égypte, des négociations ont déjà été finalisées avec Moscou pour la construction de la première centrale nucléaire du pays. Les sociétés russes sont pour la plupart gérées par l’État et leurs investissements sont souvent liés à des intérêts militaires et diplomatiques. Le deuxième domaine d’intérêt de Moscou est la richesse minière de l’Afrique. Cela est particulièrement évident au Zimbabwe, en Angola, en République démocratique du Congo, en Namibie et en République Centrafricaine. Au Zimbabwe, la Russie exploite l’un des plus grands gisements de métaux du groupe de platine au monde. La Russie a également rétabli ses liens avec l’Angola, où Alrosa, le géant russe, extrait des diamants. Les discussions entre la Russie et l’Angola ont également porté sur la production d’hydrocarbures. L’uranium en Namibie est un autre exemple. Ce positionnement de la Russie dans le jeu des puissances en Afrique en général confirme l’existence d’un monde multi-polaire et surtout, certifie de la place de l’Afrique comme enjeu géopolitique et géostratégique majeur dans la scène internationale.

En 2015, la Russie a fourni des armes au Cameroun pour combattre Boko Haram. Est-ce que la décision des Américains de diminuer leur aide militaire au pays est une brèche pour Vladimir Poutine qui est moins regardant sur les questions de droits de l’homme ?

Je crois que c’est toujours dans votre que journal que j’avais explicité ce que le Cameroun perdait dans sa coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique. Les  Etats-Unis s’inquiétaient des allégations de violation des droits de l’homme par l’armée camerounaise. Ainsi, ils ont réduit l’aide militaire au Cameroun, y compris les projets d’approvisionnement en véhicules blindés. Le département américain a ajouté que les États-Unis n’avaient plus prévu de doter le Cameroun de neuf véhicules blindés, de quatre patrouilleurs de classe défenseur et la mise à niveau d’un avion Cessna appartenant au Bataillon d’Intervention Rapide (Bir). Les États-Unis vont également suspendre la formation et la livraison de pièces de rechange pour un avion de transport C-130 appartenant au Cameroun ; ils vont retenir un système radar et retirer leur offre à Yaoundé de participer à un programme dans le cadre duquel les Etats-Unis contribuent au développement de forces armées étrangères. Selon CNN, qui a annoncé pour la première fois cette décision de réduire l’aide, le partenariat proposé concernait la Garde nationale du Nebraska. Ce rapport évaluait la réduction de l’aide à plus de 17 millions de dollars. Vous voyez que c’est énorme surtout quand le Cameroun est en guerre sur plusieurs fronts. C’est pourquoi l’invitation du président Poutine à son homologue Camerounais revêt un caractère géostratégique majeur et salutaire.

Le renforcement de la présence russe en Afrique n’est-elle pas un mauvais signal pour ce qui est respect des droits de l’homme ?

Rappelons que la Russie est le deuxième plus grand exportateur d’armes au monde et un important fournisseur des États africains. Au cours des deux dernières décennies, elle a noué des liens militaires avec divers pays africains tels que l’Éthiopie, le Nigéria et le Zimbabwe. Les liens militaires sont liés à des accords militaires bilatéraux et fournissent des services sur le terrain dans les opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Ensemble par exemple, la Chine et la Russie sont plus importantes que les autres membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies en termes de fournisseurs des contingents aux efforts de maintien de la paix des Nations Unies.

Le président du Zimbabwe a déclaré lors d’une récente visite à Moscou, que son pays pourrait avoir besoin de l’aide de la Russie pour moderniser ses forces de défense. La Russie est engagée depuis 2018 dans une vague de coopération militaire et des accords sur les armes en Afrique. Le plus récent, un accord sur un projet de base logistique russe en Érythrée, qui lui donnerait accès à la mer Rouge, avait été annoncé pour septembre 2018.  Le rythme des interventions renouvelées de la Russie a suscité des craintes quant aux conséquences pour les droits de l’homme et à la sécurité de la vente d’armes à des régimes faibles ou en conflit, d’autant plus que les États-Unis ont annoncé leur intention de retirer leurs troupes et de fermer certaines missions telles qu’au Cameroun.

La Russie ne cherche-t-elle pas davantage d’alliés pour peser plus à l’Assemblée générale de l’Onu ?

Lors d’une visite très médiatisée en Mars 2018, M. Sergey Viktorovich Lavrov, le ministre des Affaires Etrangères russe s’est rendu en Angola, en Namibie, au Mozambique, en Éthiopie et au Zimbabwe, signant de nombreux accords économiques, d’exploration minière et de coopération militaire et technique. En juillet, Dmitry Shugaev, directeur du Service fédéral russe pour la coopération militaire et technique, est apparu à la veille du sommet des BRICS pour annoncer la signature d’un mémorandum d’accord avec la Communauté de développement de l’Afrique Australe, notamment dans l’entraînement des troupes. Les experts en politique étrangère, qui ont noté la forte augmentation de l’engagement russe en Afrique, estiment que plusieurs facteurs sont à l’origine de cet engagement. L’une des raisons est la menace de l’isolement diplomatique de l’Europe et des États-Unis sur la politique de Moscou en Syrie et avant celle de l’Ukraine. Cela a poussé le Kremlin à rechercher des alliés africains, notamment pour leurs votes à l’Assemblée générale des Nations Unies.

Et ce n’est pas seulement dans le domaine des services militaires russes que le Kremlin a été actif. La Russie s’est efforcée de réactiver ses anciens réseaux interpersonnels, dont beaucoup ont été forgés pendant la guerre froide lorsque de jeunes militants et combattants de la libération de l’Afrique ont étudié à Moscou. Ceci justifie les tentatives de la Russie de construire une base militaire dans la Corne de l’Afrique et aussi la présence de conseillers militaires en RCA. Alors que les efforts pour ouvrir une base à Djibouti ont été repoussés, Sergueï Lavrov a annoncé en septembre que la Russie envisageait d’ouvrir un site logistique militaire en Érythrée, au bord de la mer Rouge, rejoignant la ruée d’autres pays s’installant dans la Corne de l’Afrique. Au vu de tout ce qui précède, vous comprenez que le Cameroun ne doit pas rester à la traine, le retrait progressif de l’aide militaire américaine est une fortune géostratégique pour la Russie, mais aussi pour le Cameroun.

Concrètement, que gagnerait le Cameroun dans une coopération plus poussée avec la Russie aux plans économique, militaire, etc. ?

Comme je vous l’ai dit au départ, l’ancienne Union Soviétique était un acteur important sur le continent africain jusqu’au moment où son poids économique et politique s’affaiblisse avec la fin de la guerre froide. Aujourd’hui, la Russie cherche à rétablir et à renforcer sa position sur le continent africain. L’un des moyens consiste à exporter des armes, et le Cameroun en a besoin. Bien que certains de ses principaux marchés soient en Asie, les ventes à l’Afrique sont importantes et en croissance. L’Algérie est son plus gros client sur le continent, d’après les données fournies par l’Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm (SIPRI). L’Égypte, qui est depuis longtemps un important bénéficiaire de l’aide militaire américaine, devient également un client important de la Russie. Toutefois, les données du SIPRI sur les principaux transferts d’armes montrent également qu’en 2016-2017, la Russie a reçu des commandes ou des livraisons à destination de nombreux autres pays africains : l’Angola, le Burkina Faso, le Cameroun, la Guinée Équatoriale, le Ghana, le Mali, le Nigeria, le Soudan du Sud, le Soudan.  Ces commandes comprenaient des hélicoptères de transport et de combat, des avions de combat et des systèmes de missiles sol-air, dans de nombreux cas des équipements d’occasion qui ont été modernisés. Le matériel militaire russe est relativement bon marché par rapport aux fournisseurs occidentaux, et reste assez robuste et fiable, ce qui peut le rendre attractif pour les pays les plus pauvres.

Quelles sont les motivations économiques de la Russie dans sa quête d’une plus grande présence sur le continent ?

La Russie a également des motivations économiques claires pour s’impliquer en Afrique et cela intéresse aussi le Cameroun. Elle rencontre une pénurie de minéraux comme le manganèse, la bauxite et le chrome, qui sont tous importants pour son industrie. La société Russe d’aluminium, Rusal, a commencé à extraire de la bauxite à partir de mines en Guinée, qui représenteraient actuellement environ un quart de la production mondiale. La Russie s’intéresse également aux diamants. La société d’État d’extraction de diamants, Alrosa, a signé un accord en 2017 avec l’Angola. Le gaz de l’Afrique de l’Est est particulièrement intéressant et le géant Russe Rosneft a ouvert un bureau au Mozambique car il a obtenu deux concessions de gaz offshore. La Russie présente plusieurs avantages à s’engager dans des relations avec des pays africains riches en ressources,  pour extraire des minéraux, du pétrole, du gaz, etc. Dans certaines régions de la Sibérie ou de l’Arctique c’est plus coûteux et compliqué, la Russie préfère donc venir en Afrique. L’année dernière, la Russie a signé des accords pour renforcer les relations économiques avec l’Angola, la Namibie, le Mozambique, le Zimbabwe et l’Ethiopie. La Russie a également signé un accord en août 2018 pour établir un « centre logistique » commercial dans un port d’Érythrée comme je vous l’ai déjà dit etc… D’où l’intérêt du Cameroun a privilégié ce partenariat.

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