Mercredi, 27 Janvier 2021
Accueil quotidien mutations societe Ils ont vaincu le handicap. Robert Oyono: « Fixez-vous un cap et allez-y tête baissée »

Ils ont vaincu le handicap. Robert Oyono: « Fixez-vous un cap et allez-y tête baissée »

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Sénateur suppléant, l’ancien assureur qui est victime de handicap des suites de poliomyélite depuis l’âge de quatre ans conseille à ses pairs de faire des choix judicieux pour leur avenir.
Par Guy Martial Tchinda

Depuis quand vivez-vous avec un handicap ?
Je suis devenu personne handicapée quatre ans après ma naissance. En effet je suis né valide et j’ai connu toutes les étapes comme tous les autres enfants. J’ai marché, j’ai couru, j’ai fait des commissions pour les parents jusqu’à quatre ans. C’est à ce moment que j’ai été frappé par la poliomyélite.

Tout a commencé comme un malaise naturel: forte température, mal de tête. Maman a pensé qu’il s’agissait du paludisme. On m’a donné des infusions contre le paludisme, mais la température ne faisait qu’augmenter. Elle a donc préparé une sorte de bain avec les feuilles de bananiers et d’autres feuilles. On me passait dans cette solution pour faire baisser ma température, mais rien. Elle a donc décidé de me faire une purge. Après celle-ci, je suis allé en courant pour me soulager et avant d’y arriver, je suis tombé. Ma tante s’est précipité pour me relever mais je ne tenais plus debout. Maman aussi a essayé sans succès. On a appelé mon père qui était au champ et j’ai été conduit au dispensaire de la Mission catholique de Nden, à environ quatre kilomètres de chez nous. Là-bas, ils ont trouvé que le cas était beaucoup plus sérieux et m’ont référé à l’Hôpital de Foulassi. Là-bas également, ils bien qu’on soupçonnait la malaria, on nous a renvoyés à l’hôpital protestant d’Enongal où j’ai dû passer plus de six mois. Plus tard, on s’est rendu compte que je ne pouvais plus marcher. Nous sommes partis de là pour retourner au village.

Parlez-nous de votre quotidien à l’école, étant donné que vous étiez tout petit au moment de tombé malade.
Quand mon père s’est rendu compte qu’on ne pouvait plus rien, pour lui, les carottes étaient cuites. Je devais donc rester à la maison. En tant qu’ancien enseignant, il devait s’efforcer à m’apprendre à lire, à écrire et à calculer avant de me remettre à son cousin pour que ce dernier m’apprenne la couture. Plus tard, un prêtre et curé de la Mission catholique de Nden au cours de l’une de ses tournées au village devait rendre visite aux familles. Il est donc venu à la maison pendant que j’étais dans mon petit atelier où je faisais de petites fabrications. Il m’a observé travailler à fabriquer des voitures en bambous pour mes frères. Il décide donc de l’emmener à la Mission catholique de Nden pour m’inscrire à l’école. J’avais déjà 11 ans. Gloire à Dieu, j’ai fait mon cycle primaire en seulement quatre ans parce que j’étais un enfant doué. C’est au CM2 que je me rends compte que je suis différent des autres, car le directeur du collège Makak de l’époque a catégoriquement refusé que je prenne part au concours qu’il organisait, prétextant que son collège est construit en étages.

J’ai dû perdre cette année où je devais aller en 6e. Mais grâce à l’aide de l’association Emmaüs, actuelle Ong qu’on appelle Fairmed, qui m’avait offert un tricycle à moteur pour mon travail scolaire, j’ai pu rattraper ce retard en suivant un enseignement par correspondance jusqu’à me retrouver en classe de 5e l’année d’après au collège Kisito de Sangmelima. Au secondaire, j’ai eu à fréquenter d’autres établissements à étages. Au supérieur je n’ai pas eu de problème autre que celui lié à l’accessibilité parce que bien que marchant « à quatre pattes », je m’en sortais néanmoins à m’en sortir aux escaliers. Bien plus je n’ai pas connu de problème de stigmatisation car, compte tenu du niveau de mon quotient intellectuel qui était beaucoup plus élevé, beaucoup de camarades venaient vers moi pour que nous puissions travailler ensemble.
Au supérieur également, j’ai connu beaucoup de compréhension des autorités, ce qui m’a encouragé. En fait j’avais décidé de faire l’école jusqu’à un niveau élevé. J’entre en faculté à l’âge de 24 ans et le texte d’alors disait qu’on ne pouvait avoir de bourse à cet âge-là. On avait droit à une aide maximale qui était l’équivalent d’une demi-bourse. J’étais allé rencontrer le ministre de l’éducation de l’époque, Zachée Mongo Soo, qui a compris mon problème et m’a attribué deux bourses, soit 50 000 Fcfa par mois durant les quatre années que j’ai passées en faculté de droit.

J’ai encore rencontré le chef service des œuvres universitaires qui m’a reçu de manière très amicale parce que j’ai trouvé un long rang. Quand il m’a vu, il m’a demandé si j’étais étudiant. J’ai dit oui et il a pris mes coordonnées. Il est entré dans son bureau puis est ressorti avec une enveloppe qu’il m’a remise et m’a envoyé à la cité universitaire. Quand j’y suis arrivé, l’intendant m’a dit que j’étais admis à la cité et que j’avais le choix entre une chambre individuelle si je voulais vivre seul ou une chambre commune si je voulais vivre avec quelqu’un. J’ai choisi la deuxième option puisque j’avais un cousin qui entrait aussi en première année à l’université. On nous a donc attribué la chambre avec repas gratuit.

La troisième chose qui m’a beaucoup intéressé c’est que quand j’étais sorti de l’amphi 300, j’avais rencontré un blanc, c’était l’architecte qui avait construit l’université de Yaoundé. Il était venu pour une visite. Quand il m’a vu il m’a demandé si j’étais étudiant et je lui ai dit oui. Il s’est exclamé et m’a dit qu’il regrettait beaucoup parce qu’en construisant, il n’avait pas pris en compte l’accessibilité des personnes handicapées. Pour se rattraper, m’avait offert un tricycle à moteur avec les frais d’entretien qui étaient l’équivalent d’une bourse de 25 000 Fcfa par mois. J’ai touché ces frais pendant les six années de formation dans l’enseignement supérieur.
Après la faculté, je suis allé à l’Institut international des assurances. Jusque-là, je touchais cette bourse pour entretenir ce fauteuil roulant. J’ai connu une scolarisation pas très difficile, en dépit des interruptions qui étaient dues à autre chose.

Et au plan professionnel…
Sur le plan professionnel, j’ai connu beaucoup de difficultés parce que j’ai dû attendre deux ans après la formation pour trouver un emploi. Étant étudiant de la troisième promotion, l’Institut recrutait par pays, en fonction de la demande du marché local d’assurance. Nous étions six Camerounais et à la fin de la première année, nous devrions subir un stage académique. J’avais fait mon stage dans une société française qui s’occupait de l’assurance maritime et aérienne en matière de transport. Malheureusement, avant la fin de ma deuxième année, cette société a fermé sa succursale au Cameroun. Il fallait me lancer sur le marché mais, ce que j’ai remarqué c’est que parmi les cinq autres Camerounais qui avaient passé des stages, beaucoup avaient changé d’option. Il y avait donc de la place et j’ai déposé mes dossiers partout sans aucune réponse. Pendant mes deux ans de chômage, je me demandais ce que j’allais pouvoir faire puisque je travail n’était pas possible pour moi. Entre-temps, j’étais membre du conseil exécutif de Promhandicam association, un conseil présidé par le président du Conseil économique et social, par ailleurs secrétaire politique de l’Unc. Au cours d’une réunion, il s’est enquis de ce que je fais réellement dans la vie puisque j’avais un français soutenu avec des interventions pertinentes. Je lui ai parlé de ma formation et surplace il a demandé qu’on me donne un papier A4 et il m’a demandé de faire une demande d’emploi pour la caisse nationale de l’assurance, ce que j’ai fait sur le coup. Quelques semaines après, on est venu me chercher dans mon village pour commencer le travail. Je me suis occupé du contentieux durant les 20 années passées dans cette structure. En dehors de cela, au niveau de l’accueil, compte tenu de mon background intellectuel, les gens avaient beaucoup de respect pour moi, y compris les chefs qui avaient peur que je leur prenne leur place.

Comment avez-vous surmonté ces difficultés ?

J’avais la volonté de bien faire ce que j’avais à faire et surtout je ne m’étais pas beaucoup occupé du regard des autres. Je me foutais un peu de ce que pouvaient penser les autres, de la manière dont ils le regardaient, de ce qu’ils se disaient me concernant.

Quelle a été la place de votre famille dans votre accompagnement ?
Elle a été très importante parce qu’une fois que mon père a vu mes résultats scolaires, il a changé d’avis. En effet, j’ai fait la Sil et le Cours préparatoire en une seule année et à la fin, j’étais premier. Il a décidé de m’encourager à faire davantage. J’ai également reçu le concours de l’aîné de la famille qui, après le séminaire a trouvé un travail et qui a décidé de s’investir pour que je n’arrête pas les études. Il m’a supporté durant ma formation, de 1966 à 1980 et je passais toujours les vacances chez lui.

Qu’êtes-vous devenu grâce à cette détermination ?
Je suis devenu assureur et je suis entré à la caisse nationale de l’assurance comme responsable du contentieux. Je n’ai certes pas été directeur, mais j’ai occupé beaucoup d’autres responsabilités au point que quand le directeur général était absent, il me faisait une délégation de signature en matière de contentieux c’est-à-dire que je pouvais signer les lettres de constitution des avocats sans les soumettre à la hiérarchie, je pouvais donner des instructions aux avocats sans avoir recours à la hiérarchie, etc. Il avait apprécié ma façon de travailler mais surtout le rendement que je produisais. J’arrivais toujours au travail avec un peu de retard et j’étais le dernier à partir. Je ne prenais pas de pause car, ça ne m’arrangeait pas d’aller à la maison à midi et de revenir puisqu’à l’époque on travaillait en deux temps avant qu’on institue le système de journée continue. Mon rendement était suffisamment élevé et tous les directeurs généraux que j’ai connus ont apprécié.

Vous avez été reconduit comme sénateur suppléant dans la région du Sud après votre nomination en 2013. Que faites-vous au parlement pour une société camerounaise plus inclusive?
J’ai de très bons rapports avec mon sénateur titulaire et chaque fois que j’ai eu quelque chose à proposer, je suis passé par elle et cela a été pris en compte. Nous avons eu à poser des questions au ministre des Affaires sociales. Très récemment, nous avons connu la création au sein du sénat d’un groupe de sénateurs qui s’intéressent aux problèmes des personnes handicapées. Au sein de ce groupe, nous avons beaucoup travaillé lors du vote de la loi portant code général de la décentralisation. C’est vrai que nous n’avons pas été très suivis mais je suis sûr que je temps qui reste de mon mandat, nous allons continuer à travailler pour que les textes plus inclusifs soient pris pour l’inclusion des personnes handicapées, surtout dans le domaine électoral parce que jusque-là, c’est un peu flou. Tantôt on nous assimile aux minorités, tantôt au genre. Il faut qu’on précise qu’il s’agit de la prise en compte des personnes handicapées dans la constitution des listes aux différentes élections. Une fois ce texte adopté, nous pourrons dire que notre combat a avancé.

Quels conseils aux jeunes personnes handicapées ?
Elles doivent savoir qu’elles sont des personnes à part entière. En tant que tel, elles doivent prendre leurs responsabilités et faire des choix judicieux pour leur avenir, pour un métier. Et surtout ne pas tenir compte du regard des autres car, ce dernier vous fait perdre votre contenance et votre personnalité. Fixez-vous un cap et allez-y tête baissée jusqu’à atteindre votre objectif. De plus, il est très important d’aller à l’école et d’y aller jusqu’au bout. Dieu nous a privés d’un membre ou d’un sens, mais il nous a donné d’autres dons. Il faut les exploiter et passer maître, la société va vous respecter et dès lors, vous serez inclu d’office. Pour tout ce que vous voulez faire, faîtes le bien.

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