Mardi, 14 Août 2018
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Hubert Mono Ndjana: »Le droit de séniorité est bafoué »

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Le philosophe analyse les guéguerres enregistrées au sein des universités camerounaises.
Par Nadine Guepi
En l’espace d’un mois, deux « batailles » entre responsables d’universités ont secoué la communauté universitaire, au point de se retrouver sur la place publique
Deux cas seulement sur combien d’universités, sur combien d’instituts d’enseignement supérieur ? Une hirondelle ne fait pas le printemps. Deux petits cas de gens qui toussotent un peu, cela ne peut pas donner un très mauvais visage à toute la communauté universitaire camerounaise. Bien entendu, ce n’est pas normal que des collègues, au lieu d’avoir des conversations conviviales, se lancent plutôt des diatribes en public. C’est un peu détonnant, mais je pense que dans toutes les corporations, deux individus peuvent se dire des vérités en vociférant peut-être. Pour moi, c’est un phénomène un peu normal que des gens développent une incompatibilité d’humeur en passant. Ce n’est pas toute la vie. Il n’y a que récemment que ce phénomène a pris cette ampleur tant au niveau des thèses (doctorats professionnels, Ndlr) qu’au niveau de l’insubordination d’un doyen vis-à-vis d’un vice-recteur (Université de Douala, Ndlr). Il appartient au patron de rappeler à l’ordre son collaborateur qui est peut-être malentendant ou malvoyant.

Comment décririez-vous les rapports entre dirigeants par le passé ?
Il y a toujours eu des malentendus dans toute société humaine. En ce qui concerne les hommes, il y aura toujours des malentendus. Maintenant, c’est le mode de gestion qu’il faut interroger. Aujourd’hui, nous avons une classe d’enseignants très rajeunie par rapport à ce que nous fûmes nous autres dans le temps. Je ne dis pas que c’était le paradis, mais on gérait en hommes sages, en respectant l’endroit d’où nous parlions. Un lieu qui est supposé être la crème de la société, un milieu où les gens sont réciproquement respectueux. Les débats s’arrêtaient parfois au niveau de la science, au niveau des contradictions sur la théorie.Certains étaient des révolutionnaires, d’autres des réactionnaires.

On ne s’empoignait, pas bien qu’on n’était pas d’accord sur quelques théories. Je pense que dans le milieu universitaire, les débats doivent rester au niveau des idées sans atteindre l’égo, c’est-à-dire la dimension physique des personnes. Ce n’est pas là qu’on attend un universitaire. On l’attend dans la production des idées et dans la critique des idées produites et la rectification. La problématique progresse par ces contradictions. J’impute cet état des choses à la jeunesse. Les jeunes sont responsabilisés trop vite.

S’agissant de la responsabilisation des universitaires, quels critères prévalaient à l’époque ?
Autrefois, la méthode de valorisation du personnel universitaire reposait sur le critère de l’efficacité, l’expertise et l’ancienneté. N’émergeait pas qui voulait. Il fallait avoir l’ancienneté dans le grade le plus élevé. On appelle cela le droit de séniorité. Maintenant, il y a des jeunes chargés de cours qui ne sont même pas encore maîtres de conférences, qui sont chefs de départements et peut-être même doyens. Pendant ce temps, des professeurs titulaires languissent sur le trottoir parce qu’ils ne sont pas dans les réseaux.

Aujourd’hui, il suffit que vous apparteniez à un réseau de francs-maçons, un réseau de rose-croix. Et on pense que cela suffit pour vous confier une grande responsabilité. Mais, ce n’est pas cela qu’on attend d’un universitaire. C’est la cause de ce qu’on observe aujourd’hui. Ce n’est plus le droit de séniorité, mais c’est le droit des compétences dans les loges. Pourtant, ce n’est pas la compétence dans la loge qui va permettre de bien encadrer les étudiants, de bien mener des recherches, de produire des idées originales. C’est sur ce terrain qu’on les attend et non pas dans les bavardages mesquins. En bref, la gouvernance universitaire aujourd’hui ne respecte plus les règles traditionnelles.

Le droit de séniorité dont vous parlez ne pourrait-il pas conduire à la confiscation de certains grades par des devanciers en la matière ?
Je mets tout ceci sur le compte de l’incompétence. Je ne peux pas encadrer des doctorants et me mettre à leur couper la tête. Je veux des disciples qui me remplacent valablement. Raison pour laquelle je les encadre, je les pousse à passer des nuits blanches pour revoir des thèses afin qu’ils évoluent. Je ne peux pas vouloir une chose et son contraire. Malheureusement, c’est la mentalité d’aujourd’hui. On considère un grade comme une mangeoire. Ce qu’on voit dans le grade, ce n’est pas la science qu’on va produire ou le travail manifeste qu’on va développer en encadrant des jeunes gens. C’est cette transformation des valeurs qui fait la médiocrité des universités. C’est en termes de nourriture qu’on parle. Nous sommes dans la mentalité digestive. Pas étonnant que nous soyons dans la basse-cour.

Quelles solutions préconisez-vous ?
Des personnes qui savent le plus et le mieux perturbent les valeurs régulatrices du milieu. C’est cela le grand scandale. On ne respecte plus le grade, mais plutôt la fonction. Comme conseil, je peux dire qu’il faut revenir aux sacro-saints principes de l’université. C’est-à-dire respecter la science et le savoir. Descartes nous apprend que la vérité scientifique ne s’obtient pas par précipitation et par prévention, mais par la méthode. Il faut donc éviter la précipitation. Beaucoup ont choisi la précipitation comme mode d’évolution.

Il y en a qui courent à la quantité de publications pour vite avoir le grade. La hiérarchie stratégique verse aussi dans la précipitation en cherchant aussi à récompenser les jeunes gens qui se sont révélés géniaux dans les loges. On les valorise au niveau universitaire. C’est un mélange de genres. Qu’on respecte les compétences de la loge pour les choses de la loge et que les compétences universitaires soient valorisées pour ce qu’elles valent. La gouvernance a pris l’habitude de mélanger les deux. Autant dans les institutions universitaires que dans la macro-gestion de la société. Tout ceci tue le pays.

L’exemple de cette conséquence du mélange des genres, c’est que n’importe qui est ministrable. Quel que soit leur passé, ils sont ministrables, ils sont «décanables», «rectorables». Mais alors, que produisent-ils ? Ils produisent leur niveau moral. La preuve, c’est que tous ceux que nous avons applaudi au gouvernement finissent à Kondengui. Ce qui veut dire qu’on applaudissait des mécréants. Je pense qu’il faut prendre des précautions avant de valoriser des individus. On ne développe pas un pays avec des bougies, ni avec des triangles, mais avec l’intelligence et la méthode.

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