Mercredi, 14 Novembre 2018
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Hommage:Eboussi Boulaga ou l’honneur de la pensée debout

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Comme un coup de tonnerre dans un ciel déjà assombri par des tensions postélectorales, un baobab est tombé.

Par Christian Djoko*

Fabien Eboussi Boulaga n’est plus. Le plus grand philosophe de l’histoire du Cameroun s’est éteint à l’âge de 84 ans. Loin des oraisons funestes et hypocrites que ne manquera pas de lui témoigner une classe intellectuelle assujettie aux effets de rentes alimentaires que lui procure le Renouveau, laissons-nous instruire le temps d’un hommage par les textes de l’auteur lui-même.

Intellectuel rigoureux, le Professeur Eboussi Boulaga laisse une œuvre immense, exigeante, atypique (sans système philosophique), hétéroclite (série d’investigations diverses), lucide, généreuse et inlassablement féconde. À travers les ouvrages comme « La crise du Muntu », « Christianisme sans fétiche », « La démocratie de transit au Cameroun », « Lignes de résistance », « L’Affaire de la philosophie africaine ». Au-delà des querelles, Eboussi a offert à la postérité des leviers méthodologiques et des repères conceptuels pour penser le rapport de l’africaine à la religion, à l’identité, à la politique et au droit. Mieux encore, la philosophie du Muntu est une cinglante désobéissance épistémologique adressée l’entreprise impérialiste et coloniale d’hier et d’aujourd’hui.

Un intellectuel authentique
Plus singulièrement, la sévérité intellectuelle et morale qui caractérisait Eboussi Boulaga se traduisait aussi par une dénonciation acerbe et sans complaisance de l’intellectuel exotique. Son projet, écrit alors Eboussi, n’est pas la recherche de la vérité. « Il ne cherche pas, non plus à résoudre au moyen au moyen de la théorie et de l’action raisonnée, les problèmes que la vie lui impose autant que les relations avec les autres. » À travers ses prises de paroles, ce type d’intellectuel qui nous a d’ailleurs été donné d’observer à l’occasion de l’élection présidentielle 2018, « veut surtout s’intégrer dans les réseaux administratifs, entrer dans les circuits où se stockent et se redistribuent les biens rares, les honneurs et les plaisirs. »

Dans la disette et la paupérisation ambiante, il renonce d’emblée ou progressivement à résister aux effluves entêtants émanant de la Grande mangeoire. Il trahit le peuple parfois pour moins que trente deniers. « Pourquoi, dit-il, jouer aux héros? Erreur for mboutoukou na damé for ndoss. Chacun pour s’assoit, Dieu le pousse ». Pour maintenir sa prébende, il s’accommode assez aisément des mœurs et compromissions qui déterminent son allocation. « La vie c’est un tour » dit-on trivialement au Cameroun.

En contrepoint de cet usage dévoyé du rôle de l’intellectuel dans la société, Fabien Eboussi Boulaga nous enseigne que l’intellectuel authentique est un marginal qui s’assume. Il refuse de se renier ou de brader ses principes en échange de plantureuses indemnités, nominations ou facilités en « affaires ». Il s’interdit de succomber à la corruption constante des élites politiques, à la falsification continue des institutions et à la profanation galopante des valeurs. Le bluff et l’esbroufe qui composent un air de détermination et de bravade politique à l’époque du Renouveau lui sont totalement étrangers.

Ce degré de courage et de renoncement – qu’a su incarner Eboussi Boulaga – fait de l’intellectuel authentique un paria conscient et constamment soumis à de nombreux tracas, ratonades et privations. C’est la condition de possibilité d’une raison libre et d’une liberté raisonnable : Comme le souligne fort sagement Eboussi dans Lignes de résistance « Il n’y a jamais fait accompli, prescription à l’égard de la fausseté, de l’erreur et de la sottise. L’esprit ne trouve en effet, le repos que dans le vrai, le juste, le beau et le bien. L’irrédentisme intellectuel et moral s’exprimera donc sans cesse en montrant les limites, les lacunes, les dangers, les faux monnayages de ce qui nous a été imposé. Il ne s’en accommodera jamais et proposera toujours son dépassement » (p. 100)

Un observateur averti
Sur le plan politique, Fabien Eboussi Boulaga a très tôt dressé un portrait au vitriol du Renouveau. Le RDPC incarnait pour notre « immortel » est une forme de mangeoire élargie où les « entrepreneurs politiques », ceux qui pour leur retraite rêvent d’apanages et de prébendes, se livrent à un accaparement constant et soutenu de la fortune publique. Les louanges et autres courbettes politiques constituent alors la condition pour accéder à un énorme gisement de ressources publiques à exploiter, à détourner à son propre avantage.

Dans un style exquis, corrosif et scintillant de clarté, il écrit précisément ce qui suit : « le RDPC est une gérontocratie qui n’a pas de pacte avec le futur, sinon par le rêve d’une perpétuation dynastique.  Son horizon intellectuel est demeuré celui de l’époque coloniale, celui de son héritier, le parti unique, de ses mots d’ordre éculés et des épouvantails ruinés, de la personnalisation du politique soucieux uniquement du commandement des hommes et oublieux de la maîtrise sur les choses.

L’angoisse de la mort installée à son sommet, la vanité de son repli sur la base régionale, à vrai dire ethnique, le poussant à ignorer la réalité, à lui faire de plus en plus violence et à surestimer l’efficacité de celle-ci. Il pourrait succomber au vertige d’élection en élection, il n’a cessé de monter aux extrêmes de la violence, de prendre les risques croissants d’une guerre civile, d’une conflagration inextinguible, en poussant des populations à la révolte ou au désespoir, à la perte de tout sens de loyalisme et de solidarité »

Brigandage électoral
Eboussi Boulaga nous a également mis en garde contre la récurrence avec laquelle le régime agite la fibre tribale et le spectre de la division à des fins de brigandage électoral et de conservation du pouvoir. En 1999, il tirait la sonnette d’alarme en ces termes : « L’emploi abusif des moyens financiers et logistiques de l’État par le gouvernement, l’Administration, la monopolisation des médias publics, l’embrigadement de tous ceux qui exercent une parcelle de pouvoir de l’État. C’est la dommageable confusion entre l’État, le régime en place, son parti, l’administration et la police.

Tout se passe à chaque élection comme si le Cameroun était divisé en deux classes antagonistes irréconciliables, que la lutte à mort des classes opposait ici ceux qui utilisent l’appareil de l’État et ses moyens financiers à des fins privées d’accumulation primitive et les autres qui en font les frais en sont les victimes. Il semble que cette polarisation soit plus profonde et plus déterminante que les divisions tribales. Elle tend à se radicaliser d’élection en élection sous le couvert des querelles ethniques qu’elle subordonne à son service.

Elle sape jusqu’à la notion de bien public. L’État est un butin que se partage un groupe supra-ethnique appuyé sur les réseaux étrangers, politiques, affairistes et criminels. Les municipales confirmeront cette conviction lorsqu’on verra des notables faire des hold-up sur des mairies pour placer leur progéniture à leur tête, et lorsque des municipalités urbaines gagnées par l’opposition seront attribuées en fiefs et prébendes à des notables du conglomérat administratif et policier nommés délégués du gouvernement, parfois là même où ils ont perdu par la voie des urnes »
Tribalisme
Sans nier l’existence du tribalisme, Eboussi Boulaga constate que la notion de citoyenneté ne cède très souvent le pas à celle d’autochtonie, de tribu ou d’ethnie que pour mieux masquer l’échec des gouvernants et consacrer leur main basse sur le jeu électoral. Il nous invite dès lors à ne pas percevoir le tribalisme comme une sorte d’horizon indépassable ou de fatalité sociale. Cela passe non seulement par un réarmement moral, mais aussi, et peut-être surtout, une prise de conscience de notre identité plurielle. « À notre avis écrit-il, sauf à violenter la réalité de façon extrême, le Cameroun connaît des brassages ininterrompus, une transformation des identités en continuelle fluidité, où des conflits d’intérêts ou de générations se déroulent au sein des « tribus » ou en dépit d’elles. L’homme unidimensionnellement tribal est une fiction morte. L’homme aux identités multiples, à géométrie variable, prospère et prolifère au milieu de nous. »
Somme toute, l’œuvre d’Eboussi Boulaga est une invitation à penser de manière à incarner sa pensée et un fabuleux piédestal pour la pensée debout. « Son éthique intransigeante et sa grâce exigeante, loin des chapelles et des grimaces des pseudo-pouvoirs, sont incrustées à jamais dans la mémoire collective africaine et dans les aspirations des générations à venir » (Célestin Monga).
*Spécialiste des Droits de l’Homme

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