Mardi, 12 Novembre 2019
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Être Camerounais aujourd’hui

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Ce n’est plus forcément un privilège, ni totalement une forfaiture non plus. C’est un balancement entre ciel et terre, une position grave de déséquilibre en quête d’une stabilité disparue, évanouie dans les arcanes de l’introuvable et de l’innommable.

Par Jean-Claude Awono*

Nous étions hier heureux de notre « triangle national ». On le reproduisait sous toutes les coutures et sur tous les tons. C’était notre chant de ralliement, le thème de nos travaux artistiques, l’étendard de notre foi en une terre héritée des ancêtres et destinée à être léguée à la postérité. C’était notre géométrie consensuelle, dont les angles étaient les lieux mêmes de notre inscription à un cosmos que nous chaussions comme une belle paire de gants ou de souliers.

Notre géométrie trinitaire était le lieu de notre spiritualité conciliante, de ce que nous appelions sans jamais le taire dans nos discours notre « cohésion nationale ». Aujourd’hui la discorde est le seul mets au menu de nos ripailles devenues de la canaillerie. Le triangle a cédé la place à des formes étranges, rongées par le terrorisme, la sécession et le refus de se parler.

Nous avions hier un « fer de lance ». Cette métaphore métallique qui nommait autrement notre jeunesse a fait de longues décennies durant le lit d’une fierté enviée à travers le monde. L’avenir n’était pas un monstre ni un inconnu qui pouvait surgir un matin sans que nous n’en connaissions le visage longtemps préparé à l’avance. Ce n’est pas la technologie qui allaitait nos enfants et avait l’exclusivité de leur montrer le chemin et le soleil. La paternité n’était pas abandonnée à un quelconque internet, à la télévision ou aux réseaux sociaux. C’est le verbe qui « labourait » la descendance, la vouait à la profondeur bienheureuse des racines et ouvrait les voies de lendemains lisibles et sereins.

Aujourd’hui devenue « feu à outrance », notre jeunesse est à l’apogée jubilatoire des drogues et du commerce du sang. Juchée sur des océans de motos, elle est un véritable bolide jeté sur l’abîme de ce qui nous reste de routes. La rouille a mangé le fer et la lance a disparu. Il ne reste que des formes vidées, surfées par d’étranges usines, qui errent sans possibilité d’une quelconque destination.

Pour échapper à l’invasion diabolique du mal, nous avions hier notre « Char-de-dieu ». Notre terre se puisait à sa propre source profonde et totale et se projetait, nous avec, vers les hauteurs qui nous alimentaient à l’ambroisie, à ces nourritures divines qui maintenaient nos ventres en deçà de nos têtes. Nous étions des hommes, c’est-à-dire des parcelles de divinité à travers lesquelles les éléments maintenaient leur équilibre fondamental. Nous étions ! Et cassant le paradigme originel, nous avons bruyamment décidé d’avoir. Et nos ventres s’armant des missiles les plus dévastateurs qui aient jamais existé, ont broyé et balayé nos têtes. Créatures devenues acéphales, nous sommes détenteurs de cerveaux faits d’une combinaison de boyaux et de liquides digestifs qui donnent tout droit au bidet.

Être Camerounais aujourd’hui, c’est avoir démantelé tous les codes métaphorisés qui ont sublimé notre existence commune et inscrit notre mélodie au concert de nous-mêmes et des nations. Lorsque les symboles sont foulés au pied, lorsque les socles sont saqués, la raison d’être ensemble plie la queue entre les jambes et il ne reste plus qu’un terrain favorable aux orages et cyclones. Comme nous ne sommes plus certains de nous-mêmes, de notre géographie, de notre histoire commune, de nos balises passées et futures, mettons un terme à nos enclaves et faisons du conclave le lieu de notre possible (re)germination, car être peut encore avoir du sens en ce pays de tous les progrès possibles.

Les Camerounais ont assez parlé, il faut qu’ils se parlent à présent, afin que, comme dit le proverbe, l’œuf reçu ne se casse point entre les mains de ceux qui la détiennent, mais qu’il soit transmis sans anicroche de génération en génération.
*Écrivain, professeur de lettres, éditeur

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