Lundi, 30 Novembre 2020
Accueil quotidien mutations sante Dr Marileine Kemme: « Mon engagement à sauver les patients atteints du Coronavirus est plus grand que ma peur »

Dr Marileine Kemme: « Mon engagement à sauver les patients atteints du Coronavirus est plus grand que ma peur »

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Médecin généraliste au front contre un ennemi invisible, le chef de l’unité de traitement et d’isolement du coronavirus à l’Hôpital central de Yaoundé raconte son combat et celui de son équipe ; une quête quotidienne de la guérison et du soulagement pour les malades du COVID-19 dont ils ont la charge. Entretien.
Par Guy Martial Tchinda

De quoi sont faites vos journées dans le cadre de la prise en charge des patients atteints de COVID-19 ?
Il y a un personnel qui a été affecté à l’unité de traitement et d’isolement. C’est un personnel dédié. Avant on travaillait chacun dans son service, mais on nous a tous détachés pour être dédiés à cette priorité. On ne peut pas travailler en même temps dans cette unité et dans les autres services de l’hôpital. Cela participe de la sécurité. Pour éviter la dissémination du virus et la contamination de nos pairs et les familles, on reste à l’unité. Il y a un programme de travail et chacun sait quand il va travailler. Il vient donc travailler et rentre après.

Vous prenez soin de personnes ayant contracté une maladie très contagieuse. De quoi le personnel de santé intervenant dans la chaîne de traitement du coronavirus a-t-il besoin pour éviter d’être lui-même infecté ?
Nous faisons face à un virus à transmission interhumaine. L’infection est aéroportée ; donc, il faut se protéger au maximum au niveau des voies respiratoires. Nous avons des équipements de protection individuelle à mettre par le personnel de santé avant tout contact avec le traitement, que ce soit pour la prise des paramètres ou pour l’administration des médicaments. Pour toute intervention dans la chaîne d’hospitalisation, le personnel doit avoir cet équipement qui est constitué des combinaisons, des sur-chaussures, des masques FFP2, des visières, des sur-blouses. C’est vraiment tout un arsenal pour pouvoir protéger au maximum le personnel qui intervient et qui est susceptible de rentrer chez lui. Cela permet d’éviter la dissémination de l’infection de l’hôpital vers la maison en particulier, et vers la communauté de manière générale.


Le même équipement de protection intervient au niveau des examens biologiques, des scanners et toute autre chose qu’on fait pour le malade. Avec le prélèvement, il n’y a pas beaucoup de problème parce qu’on le fait sur site pour acheminer vers le laboratoire. Mais s’il faut déplacer un patient vers le scanner, il faut équiper toute l’équipe de la radiologie pour la protéger ; il faut également protéger la confidentialité du patient. On réalise ensuite l’examen ; on décontamine le site avant et on ramène le patient.

Qu’en est-il des commodités ?
Les personnels de santé sont des êtres humains. Cela veut dire qu’il faudrait assurer des repas, des sanitaires, bref assurer un certain confort pour que le personnel se sente à l’aise dans l’exécution de sa tâche. Pour les patients, il y a un certain confort qui est assuré au niveau de cette unité. Ce sont les chambres individuelles qui sont aérées et climatisées. Dans certains cas, on retrouve des téléviseurs ; parce que lorsque quelqu’un est en isolement, il faut qu’il ait quelque chose en dehors de son téléphone pour se distraire.
Les repas sont également assurés, dépendamment des particularités des patients. Il y en a qui ont des comorbidités comme l’hypertension artérielle ou le diabète. On tient également compte des particularités alimentaires et il y a des fruits parce que nous sommes en face d’une grippe. Il faut renforcer le système immunitaire avec des légumes et des fruits.

De quels médicaments a-t-on besoin pour la prise en charge ?
Les médicaments rentrent dans un certain protocole dépendamment du protocole choisi par l’institution. Au Cameroun, il y a un plan de gestion de cette pandémie qui a été initié. Parmi les axes principaux de ce plan, il y a un protocole de traitement qui est suivi au niveau de l’unité de prise en charge de l’Hôpital central de Yaoundé. Les médicaments qui doivent intervenir doivent être disponibles en temps et en heure pour qu’il n’y ait pas de retard dans la prise en charge.
Le protocole médicamenteux est individualisable et peut varier d’un individu à un autre. Un patient X peut être COVID-positif mais ne pas avoir de symptômes. On va lui administrer des médicaments mais suivre son évolution et gérer les symptômes quand ils apparaissent.
Pour le patient modéré qui présente une petite détresse respiratoire ou une petite toux, on va évaluer au niveau du scanner, ajouter peut-être des médicaments et le patient qui est oxygéno-dépendant sera sous oxygène de manière permanente. Autant de ressources que les unités de traitement mettent à disposition pour assurer le suivi des patients.

Vu que la maladie est très contagieuse, comment est géré le matériel ? Y a-t-il possibilité de l’utiliser à deux reprises ?
Les équipements sont à usage unique. Pour vous expliquer un peu la trajectoire, lorsqu’on part d’un point A à un point B, on peut avoir trois malades. Et quand on est au point B, on ne revient pas au point A. Si on va administrer un antibiotique, changer le soluté, donner le repas du matin ou des comprimés par exemple, on entre avec tout ce dont on a besoin, on s’occupe du premier patient, on passe au deuxième, au troisième et on sort. Lorsqu’on est à l’intérieur on enlève les draps sales, les poubelles, les vêtements sales ; etc. et on renouvelle tout. Et quand on sort, il y a un système de triage des ordures.
Les déchets contaminants sont dans les plastiques de couleur rouge et le reste dans les plastiques de couleur noire. Tout est incinéré de manière systématique pour ne laisser aucune chance de survie au virus. Etant donné que nous sommes dans un environnement où les gens s’amusent souvent à récupérer les bouteilles vides, on ne peut pas se permettre de laisser ces bouteilles trainer dans les poubelles. On doit tout incinérer pour s’assurer qu’on ne laisse aucune chance de dissémination au niveau de la communauté. On fait incinérer les déchets tous les deux jours et on constitue un stock de sécurité pour tous les éléments dont le patient a besoin.

Y a-t-il des consommables médicaux qui se font aussi incinérer ?
Tout ce qui sort doit être incinéré. Les boîtes de paracétamol injectable, les perfuseurs, etc. sont déposés dans des plastiques rouges pour être incinérés. Les déchets ne sont pas jetés dans les bacs à ordures.

Au Cameroun, on a déjà enregistré des cas de contamination chez le personnel soignant. N’avez-vous pas peur d’être vous aussi infectée ?
Il y a toujours une certaine angoisse. Moi, personnellement, j’y suis allée tête baissée parce que je me suis dit que ce sont des malades et il faut faire quelque chose pour eux. Il fallait vraiment contribuer à la gestion de cet incident. Il y a toujours une certaine peur. Depuis le début, je n’ai plus embrassé un membre de ma famille, je m’éloigne des enfants, etc. parce que le risque zéro n’existe pas.
Il s’agit d’une infection aéroportée, il faut un maximum de sécurité. Le vibrion peut passer sous une semelle, vous pouvez piétiner les crachats de quelqu’un et les ramener à la maison. C’est une inquiétude qui existe mais qui n’est pas supérieure à mon engagement à sauver ces patients.
C’est un risque mesuré. La profession médicale est en soi un risque parce que nous côtoyons des personnes qui sont malades tous les jours. En dehors du coronavirus, il y a la tuberculose. C’est une infection respiratoire qui existe. Quand vous êtes dans un taxi et que quelqu’un tousse à côté de vous, vous ne savez pas exactement pourquoi il tousse.
Il peut s’agir de la tuberculose ou d’autre chose. Il y a toujours un risque. En voulant faire une injection, on peut se piquer et se rendre compte après que le patient est séropositif : soit il a le Vih, soit il a une hépatite C, B, etc. La profession est à risque donc, le risque ne vient pas seulement avec le COVID-19.

Vous faites partie des personnels de santé qui ne rentrent plus à la maison…
On peut dire ça comme ça.
Votre famille ne vous manque-t-elle pas ?
Ma famille me manque énormément. Cela fait trois semaines que je n’ai pas embrassé ma maman alors qu’elle et moi sommes très liées. En dehors d’être ma mère elle est ma confidente, mon amie. Pour que je puisse lui parler, lui raconter de petites choses, c’est difficile. On m’appelle toujours quand les enfants ont des petits bobos à la maison, mais je ne peux plus aller consulter de long en large.

Quel est votre état psychologique quand vous êtes face à vos patients ?
Je reste professionnelle. Il ne faut pas montrer une certaine peur ou une certaine inquiétude. Mon patient est déjà dans la détresse. Dans notre contexte camerounais, beaucoup se disent encore que c’est une affaire de blancs, « Dieu est au contrôle », ça ne peut pas nous arriver, etc. Quelqu’un se retrouve malade du jour au lendemain ; il voit sa vie s’écrouler se demandant comment ses enfants vont s’en sortir, comment ils vont manger, comment ça va se passer dans son travail… Ça devient compliquer et le patient est en détresse tant sur le plan physique que psychologique.
Mon rôle c’est de mettre une barrière sur tout ce que je peux ressentir et de montrer tout ce qu’il y a de positif dans ce cas de figure précis. Nous sommes dans une situation de crise. Sur le plan psychologique, si mon patient fait une attaque ou panique, il peut décéder simplement parce qu’il a très peur alors que ses signes physiques ne sont pas très graves. Je prends en compte tous ces éléments quand je vais voir mon patient. Il faut montrer de la bienveillance, du professionnalisme et rassurer le patient pour qu’il comprenne que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour sa guérison.

Quel message pouvez-vous adresser aux malades ?
Ce que je peux passer comme message aux malades c’est qu’il ne faut pas banaliser les symptômes. On a des signes qui peuvent être généraux, notamment la fièvre, les courbatures, les maux de tête, perte de l’odorat, perte d’appétit ; mais également des signes digestifs, la détresse, toux chronique. On peut même arriver à des vomissements et nausées.
Il faut faire attention parce que nous sommes en période de pandémie et on a beaucoup de cas asymptomatiques (qui sont malades de COVID-19 mais qui ne présentent aucun symptôme). Ces porteurs sains peuvent contaminer des personnes dites fragiles qui sont les personnes âgées, les enfants, les personnes avec les maladies chroniques, les maladies du cœur et du poumon, etc. Il faut faire attention et appeler les numéros dédiés. Il y en a cinq à disposition. Si on a des signes, il ne faut pas se déplacer. Il faut juste appeler et attendre que l’équipe dédiée vienne vers vous parce que si on se déplace, c’est un risque qu’on fait courir à soi-même et au reste de la population.

Et à la population ?
A la population, je voudrais recommander de ne pas se livrer à l’automédication. Actuellement, il y a des protocoles de traitement qui ont été initiés par les sociétés savantes qui intègrent plusieurs médicaments et qui s’inscrivent dans une démarche curative. Ce n’est pas un traitement préventif. Le risque c’est que les gens vont développer des hépatites toxiques ou médicamenteuses parce qu’on aura pris des tas de médicaments vus sur le net. Et après la pandémie du COVID-19, on aura des hépatites. Il est préférable de prendre un avis médical. Au Cameroun, il y a un protocole qui est suivi par les professionnels de santé dans le cadre de la lutte contre le COVID-19.
Restez chez vous et ne sortez qu’en cas d’extrême nécessité. Le confinement est une mesure de protection. Observez les mesures d’hygiène. Se laver les mains peut paraître comme quelque chose de banale qu’on nous rappelle mais c’est quelque chose de très important.

N’y a-t-il pas un risque de résistance si quelqu’un venait à être contaminé alors qu’il a déjà pris des médicaments sans prescription ?
Vous dites quelque chose d’extrêmement pertinent. C’est ce que les gens ne comprennent pas. Quelqu’un va vous dire qu’il a le paludisme ou la fièvre typhoïde depuis des années alors qu’il a lui-même préparé son organisme à ne plus répondre à un certains traitements. Quand on prend des médicaments qui ne sont pas adéquats, les microbes qui sont des organismes vivants développent également leurs systèmes de défense qui leur permettent de résister à tel ou tel antibiotique.
Cela fait que l’antibiotique n’est plus performant face à l’infection. Après on sera obligé de faire un antibiogramme pour voir quel antibiotique est sensible à ce microbe-là. On risque de se retrouver avec des infections qu’on n’arrive plus à traiter parce que les médicaments seront très rares ou alors il faut les commander de l’étranger. La résistance antimicrobienne existe même déjà.

A la base, vous êtes médecin généraliste. Vous est-il arrivé par le passé de vous imaginer dans la gestion d’une urgence de santé de cette envergure ? Comment avez-vous réussi votre intégration dans ce nouveau cadre ?
J’ai toujours été passionnée par les urgences de santé publique et tout ce qui tourne autour. Venir en aide à quelqu’un a toujours été ma première motivation. Cela fait que j’ai pu, grâce à l’Hôpital central de Yaoundé, bénéficier de beaucoup de formation dans les urgences médicales, traumatiques, et dernièrement c’était dans la prise en charge de la toxicomanie. Tous ces éléments pour permettre une prise en charge globale du patient. C’est cela qui renforce cet engagement à œuvrer pour le patient.
Il peut y avoir une certaine peur mais le courage est encore plus grand. Au-delà de ma propre volonté, il y a également une capacitation des aînés auprès desquels j’apprends tous les jours. C’est le lieu pour moi de remercier la direction de l’hôpital qui œuvre pour l’accompagnement des cadets. Il y a un panel de professeurs, en l’occurrence le Pr Eugène Sobngwi, qui permet qu’on puisse apporter notre pierre à l’édifice pour l’amélioration de notre système de santé.

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