Mardi, 27 Octobre 2020
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Damien Noma Eloundou:la répression doit être le dernier recours

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Pour une cohabitation pacifique, le chercheur en anthropologie à l’Université de Yaoundé I pense qu’il y a un travail d’éducation de masse sur le vivre-ensemble à faire dans les établissements secondaires, au sein des partis politiques, des associations de femmes, etc.  

Par Jean De Dieu Bidias

En dehors de quelques frictions qui ont souvent mis en scène des communautés, avec parfois des morts et des dégâts matériels à la clé, peut-on dire qu’il y a un problème de vivre ensemble au Cameroun ? 

Poser la question de cette manière-là c’est se demander si le pluralisme sociétal existe dans notre pays. Or, la vérité c’est qu’effectivement, plusieurs peuples se côtoient depuis longtemps au Cameroun ; il existe bel et bien une pluralité des peuples. Mais, il est important de dire que les divergences et même les convergences font partie du vécu quotidien en contexte de pluralisme sociétal. C’est en cela que nous pensons qu’il n’y a pas d’antagonismes a priori parce qu’il y a des petites frictions comme vous le dites, cela ne remet pas en doute la réalité du vivre ensemble. Nous avons également la question de la culture humaine qui, elle, est dynamique. Nous avons vécu à un moment donné en tant que des peuples dans une pluralité, et puis la dynamique des relations humaines fait que parmi nous il y ait des frictions, qu’il y ait des réalités qui à un moment donné peuvent être exacerbées.

L’Africain est réputé accueillant par nature. D’où vient-il que de plus en plus, des communautés commencent à développer une sorte de méfiance réciproque entre elles ?

Je ne vois pas où se trouve la méfiance. Je séjourne dans toutes les régions du Cameroun sans avoir le moindre souci au plan de la sécurité et, je crois savoir que là où je suis né, il y a des peuples qui viennent de toutes les régions du Cameroun. Il faut plutôt que nous convoquions l’histoire et l’historicité du vivre-ensemble dans notre contexte et qu’on se dise qu’il y a eu une période coloniale pendant laquelle nos peuples ont acquis un back-ground culturel importé. Le contact avec cette autre culture allemande et franco-britannique a fait que même après l’indépendance, l’élite intellectuelle locale n’a pas su se raviser et comprendre qu’il y avait autre chose à faire. Il y a comme une excroissance de l’ambition coloniale dans nos pays. On a l’impression aujourd’hui que l’élite  s’inscrit dans la continuité de la colonisation dans la gestion de la chose publique. Il suffit de voir les divisions administratives. Des communautés se retrouvent dans deux et trois régions pour certaines ; dans deux ou trois pays. Malgré cela, je ne vois pas la méfiance se développer. Le jeu actuel, pour moi, pourrait être conjoncturel.

Les manifestations actuelles du tribalisme ne révèlent-elle pas l’échec des politiques à construire une véritable nation cosmopolite? 

La nation camerounaise est cosmopolite, elle est plurielle. Notre identité culturelle germano-franco-britannique nous colle à la peau. Nous devons juste nous projeter sur le type de Camerounaises et de Camerounais que nous voulons dans ce pluralisme-là, dans cette diversité.  Les politiques doivent chaque jour se questionner sur les options à prendre. Il y a pas mal d’actes politiques qui ont été posés ces dernières années, qui montrent bien une volonté de promouvoir ou pérenniser le vivre-ensemble au sommet de l’Etat.  Citons ne serait-ce que la création de la Commission pour la promotion du bilinguisme et du Multiculturalisme. Mais la culture étant un construit, une vision sociétale, il peut se trouver que quelques brebis galeuses, quelques politiques n’ayant peut-être pas encore bien perçu l’orientation au sommet de l’Etat en matière de vivre-ensemble se méprennent, emportés par les réseaux sociaux, le vent d’une certaine communication, des influences extérieures. Et ces leaders dans leurs communautés, essayent d’entraîner leurs congénères. Une fois de plus, je pense que le Cameroun cosmopolite est en train de se bâtir. Il y a lieu de faire la différence entre la politique politicienne et la politique véritable qui, elle, est au service de la nation et de l’homme. Parce que, les deux ne vont pas toujours de pair. Et c’est en cela que votre question a tout son sens. Si nous nous disons que la politique consiste à  se servir soi-même, c’est-à-dire, d’imaginer d’abord son propre intérêt, il y aura toujours problème. Si nos leaders prennent la pleine mesure de ce que la politique est au service de la nation, il n’y a pas de doute que nous réussissions à bâtir une nation cosmopolite plus fort. Il y a des exemples tout autour de nous de pays qui ont pu se construire dans la pluralité parce qu’ayant trouvé le juste consensus. Le vivre-ensemble demeure la chose la plus chère qu’une nation comme la nôtre puisse préserver.

D’un autre côté, l’on pourrait aussi penser qu’il y a toujours eu au Cameroun une manipulation des identités tribales à des fins essentiellement politiques…

Vous m’emmenez sur un terrain un peu glissant. Je ne vois pas qui manipule qui. Toujours est-il que, vous avez parlé de la politique, les gens surfent sur leurs intérêts propres. Il s’agit d’une forme de politique qu’il va falloir très vite éradiquer parce que celle-là n’est pas au service du peuple. Si nous tablons sur la tribalité, sur des paradigmes qui sont égocentriques, là nous ne travaillons pas pour le peuple, mais pour nous-mêmes. Du coup, ça nous ramène à la question : à quoi sert la politique ? Pour nous, il y a une identité du pluralisme politique dans notre pays depuis la nuit des temps. Plus de 200 peuples se sont côtoyés et ont vécu ensemble. A priori, nous n’avons pas choisi d’être ainsi, nous l’avons accepté. Chaque Camerounais parvient à vivre sereinement partout où il décide de s’installer à l’intérieur de notre territoire. Donc, s’il y a des personnes, fussent-elles « élites » qui instrumentalisent le tribalisme, le peuple qui est le vrai détenteur du pouvoir doit pouvoir distinguer et faire le choix juste afin de séparer le bon grain de l’ivraie. Et ça aussi ça fait partie de l’éducation des peuples. Est-ce que les Camerounais, lorsqu’ils vont aux urnes, font toujours le bon choix ? Ceux qui sont là pour leurs intérêts personnels, on peut les identifier très facilement. La communication aide aujourd’hui en ce sens que, il n’est pas facile aujourd’hui de venir donner uniquement du pain et des grains de riz aux Camerounais. Les gens sont de plus en plus avisés. C’est un construit, ça peut encore prendre un peu de temps, mais il faut qu’il y ait également cette éducation-là. L’éducation ce n’est pas seulement aller s’asseoir sur les bancs ; c’est également la culture générale que nous acquérons chaque jour, c’est également ce que les médias projettent.

L’un des principaux champs d’expression du tribalisme au Cameroun aujourd’hui c’est les réseaux sociaux. Avec tous les instruments dont dispose l’Etat, pourquoi a-t-on l’impression qu’aucun effort n’est fait pour réguler de tels espaces et quelles pourraient être les conséquences d’un tel laxisme à court, moyen et long termes?

Franchement, s’agissant des réseaux sociaux, si ceux-ci sont un frein au vivre ensemble au Cameroun je militerais pour que le gouvernement ferme les réseaux sociaux ne serait-ce que pendant un moment. Ils sont un outil de formation, de communication, de travail, mais si je m’en tiens à  ce que vous dites c’est grave. Et vous savez, il y a ce que j’appelle « la mystique du présentiel » qui fait que un cadet ne pourra jamais tenir un certain type de choses à  son ainé quand ils sont face à  face. Nous pensons vraiment qu’il y a un besoin urgent d’autodiscipline des Camerounais sur la toile. Voyez-vous, il n’y aurait jamais assez de policiers pour qu’un policier soit derrière chaque Camerounais pour des attitudes responsables. Le cyber-espace qui est utile pour le travail y compris intellectuel. Il y a un problème d’autodiscipline en dehors de la responsabilité de l’Etat que vous voulez mettre en avant. Je pense que les Camerounais doivent éduquer leur progéniture, dire à leurs enfants qu’on ne va pas sur les réseaux sociaux pour insulter les gens. La même chose qu’on interdit aux enfants de faire à la maison, on doit leur interdire de le faire sur les réseaux sociaux. Sinon, nous allons tout droit au mur. Et là ce n’est plus simplement la responsabilité de l’Etat, encore qu’en sociologie, la notion d’Etat est bien plus complexe que ce qu’on met en avant. La machine gouvernementale a encore beaucoup d’efforts à faire dans ce sens-là, mais d’abord une affaire d’autodiscipline et de conscience personnelle. Il y a un rôle d’éducation de masse que tout le monde doit jouer : la société civile, les médias, les familles, etc. On ne va pas sur les réseaux sociaux pour promouvoir le séparatisme.

Depuis décembre 2019, des dispositions réprimant les propos haineux à l’outrage à la tribu ont été introduites dans la loi. Une application stricte de la loi ne pourrait-elle pas amener les haineux à se ressaisir ?

Il y a déjà des efforts qui sont fournis, mais est-ce que les tribunaux sont suffisants, est-ce que les prisons même sont suffisantes pour accueillir tout le monde qui s’égarera. Comme je le disais plus haut, il y a un travail à faire au niveau individuel et communautaire pour que nous sortions de ce que je perçois comme un phénomène conjoncturel. Les débats sur la haine, les positions politiques et tout ce que nous voyons sur la toile sont conjoncturels. Pour moi, si tout le monde peut se ressaisir, si tout le monde comprend que l’intérêt général doit primer, nous pourrons continuer à bâtir une nation multiculturelle ; il y a des chances que nous sortions de ce cycle infernal. La répression doit être le dernier recours. Il faut mettre l’accent sur la prévention. Ce que nous avons vu depuis la présidentielle de 2018 mérite qu’on aille même au-delà de la répression qui relève du pouvoir judiciaire. Qu’on apprenne aux Camerounais qu’il y a un problème. Je vois des associations, des Ong qui travaillent là-dessus, qui sensibilisent et qui essaient de communiquer. Il y a encore un vaste travail à faire dans les établissements secondaires, au sein des partis politiques, des associations de femmes, etc. Il faut apprendre aux enfants qu’il n’y a pas de guerre possible entre les nos tribus, qu’il pas de haine à développer vis-à-vis des personnes qui ne sont pas de nos origines. Et que la seule guerre qui existe c’est celle qui consiste à combattre la pauvreté, les injustices et la corruption. Il y a un mauvais vent qui traverse le Cameroun, mais il faut se ressaisir. Je pense que les Camerounais sont d’une telle intelligence que nous pouvons nous ressaisir très rapidement et retrouver le bon chemin qui est de continuer de bâtir notre pays. On ne peut pas laisser le Cameroun sombrer dans ce genre de chose ; ça ne peut pas prospérer. De toutes les façons, si ça devait passer par les réseaux sociaux, il y a des pays qui ont vécu trois à quatre ans sans Internet. J’ai été en Ethiopie en 2017, il n’y avait ni Facebook, ni WhatsApp, mais les gens vivaient. Addis-Abeba continuait d’être une belle ville !

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