Jeudi, 22 Octobre 2020
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Claude Aline Zobo: « le risque d’une dégradation des réserves de change perdure »

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Experte en économie monétaire, elle analyse l’hypothèse d’une dévaluation du Fcfa dans un contexte de COVID-19 dans la zone Cemac.

Par Lucien Bodo

Au regard des effets du coronavirus sur les économies de la sous-région, beaucoup ont pensé que le Fcfa serait dévalué. Mais la Beac dit non. Comment vous, vous expliquez une telle assurance de la Banque centrale malgré le contexte actuel ?

Les spéculations sur la dévaluation du Fcfa s’accentuent chaque fois que la conjoncture de la  Cemac présente des signes de faiblesse. Si ces spéculations étaient justifiées entre 2015 et 2016 à cause de la chute des réserves extérieures de la sous-région, elles le sont moins dans le contexte actuel. Pour ce qu’il en est, l’évolution de la pandémie du COVID-19 n’a pas dégradé le niveau des réserves de change qui reste satisfaisant dans la zone d’émission de la Beac. En effet, à la date du 10 mai 2020, ces réserves s’établissaient à 5348,8 milliards Fcfa, soit des équivalences de 5 mois d’importations des biens et services et 74,16% du taux de couverture extérieure du Fcfa ; des performances qui sont bien au-delà des seuils minimums de la zone – respectivement 3 mois d’importations des biens et services et 20% de couverture extérieure de la monnaie.

Toutefois, la bonne tenue des avoirs extérieurs n’éloigne pas le risque d’une dégradation des réserves de change compte tenu des incidences potentielles, voire réelles de la pandémie du COVID-19 sur les activités domestiques et les recettes d’exportations. Il est donc important que la Banque centrale soutienne les Etats et contribue à la maîtrise des effets de ladite pandémie sur la situation économique des pays.

La Beac vante les mérites de la nouvelle réglementation de changes qui reste pourtant contestée par des opérateurs économiques. S’appuyer sur celle-ci pour expliquer la situation monétaire actuelle est-il pertinent selon vous ?

La nouvelle règlementation de change adoptée par les chefs d’Etat de la Cemac en 2018, entrée en vigueur en mars 2019, oblige désormais toutes les banques commerciales à rétrocéder à la Beac les devises perçues des activités d’exportation de leurs clients et à rapatrier leurs réserves extérieures. Cette nouvelle donne n’est certes pas sans impact sur les niveaux de revenus et d’activité des opérateurs économiques, mais il faut relever qu’elle produit des effets positifs sur la constitution du stock de devises dans l’espace communautaire.

En août 2019, elle a permis à la Banque centrale de collecter 3896 milliards Fcfa en devises auprès des banques commerciales en activités dans la zone. L’évocation de cette réforme pour expliquer la situation monétaire actuelle est donc évidente. Ce d’autant plus qu’elle a été le point d’achoppement de l’ajustement macroéconomique préféré à celui de la monnaie en réponse à la forte dégradation des réserves de change en 2016.

Dans quelles conditions économiques aboutit-on à la dévaluation d’une monnaie ?

La dévaluation est la réduction volontaire de la valeur d’une monnaie par les autorités monétaires d’un pays. Elle intervient lorsque ces autorités monétaires ne parviennent plus, suite à un déficit de réserves de change, à assurer la conversion de la monnaie au taux de change défini. Elle se fait par décision des autorités monétaires et peut contribuer à relancer la croissance économique, par la relance des exportations, au rééquilibrage de la balance commerciale et des finances publiques.

En cas de dévaluation, quel serait l’impact socio-économique sur nos économies déjà sous perfusion des bailleurs de fonds ?

Dans un premier temps, la baisse de la valeur de la monnaie nationale fera augmenter le prix et la valeur des importations effectuées dans d’autres monnaies. Cet « effet prix » dégrade la balance commerciale, spécialement pour les biens dont la demande intérieure est peu élastique aux prix. Le pétrole, importé en dollars y pèsera par exemple plus lourd. À moyen terme, c’est l’« effet volume », qui jouera : la baisse des prix des produits exportés par le pays permettra d’augmenter les quantités vendues à l’étranger tandis que la hausse du prix des importations incitera à importer moins de produits de l’étranger ; exception faite des consommations incompressibles comme celles des carburants et produits manufacturés. Le risque ici est que la perturbation économique engendrée l’emporte sur l’accroissement de la compétitivité-prix attendue de la dévaluation, ce qui dégradera davantage la situation économique générale, poussant à une nouvelle dévaluation, dont les effets ont toutes les raisons d’être aussi mauvais que ceux de la précédente.

Dans un deuxième temps, la dévaluation réduit la valeur de la monnaie et donc réduit son pouvoir d’achat, appauvrit les détenteurs de la monnaie dévaluée, réduit les dettes, et notamment celle du plus important des débiteurs : l’État. Réduit les revenus des agents économiques qui reçoivent de la monnaie dévaluée (salariés, rentiers, propriétaires immobiliers, créanciers…). Réduit les dépenses et les coûts des agents économiques qui versent de la monnaie dévaluée (employeurs, emprunteurs, locataires…). Sur le plan financier, la dévaluation pénalise les investisseurs étrangers qui détiennent des emprunts publics. Historiquement, ils s’en sont toujours méfiés et ont développé des outils comme l’indexation pour ne pas souffrir, voire profiter desdites dévaluations.

Ces effets contradictoires de la dévaluation justifient les réticences que les autorités politiques ont vis-à-vis de cette stratégie de relance.

Pour un meilleur équilibre monétaire, certains proposent la monnaie binaire. Jusqu’où cette option pourrait-elle aider ?

La monnaie binaire renvoie à la coexistence, au sein d’une économie, de deux monnaies inconvertibles : une monnaie majeure pour les opérations avec l’extérieur et une monnaie mineure pour les marchés locaux. La référence à cette monnaie répond au besoin qu’il y a pour la Cemac en général et le Cameroun en particulier de limiter les effets des perturbations extérieures, notamment celles de la zone Euro, sur les économies nationales.

Bien qu’elle ne remplisse pas les trois fonctions classiques principales d’une monnaie (réserve, change et unité de compte) car limiter à la seule pratique des échanges, il est admis, en référence aux expériences de la Suisse (coexistence du Franc Suisse et le WIR) et de la ville américaine d’Ithaca (coexistence du Dollar et les Hours depuis 1987) qu’elle peut constituer une solution au sous-développement et au chômage endémique car facilitant la promotion et le développement des activités locales.

Toutefois, on peut émettre certaines réserves quant au succès d’une telle politique à cause du caractère désuet de l’autarcie qu’elle prône, de la forte extraversion des économies africaines, de la complexification des politiques et de l’économie qu’elle va générer, etc.

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