Mardi, 27 Octobre 2020
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Bernard Njonga: « En important, on tue la production »

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Ingénieur agronome et homme politique, il milite pour une vraie stratégie de développement des capacités d’approvisionnement du marché national par les producteurs locaux.

Par Lucien Bodo

D’après une lettre du ministre des finances dont Mutations a eu connaissance, le pays persiste avec les importations massives de certaines céréales à l’instar du riz. Quelle est votre réaction par rapport à ce choix qui s’éloigne des objectifs déclarés d’augmentation de la production locale ?

Je vous avoue que cette décision est révoltante et décourageante pour tous ceux qui croyaient et voyaient venir les beaux jours des producteurs. Elle sonne comme une condamnation au sous-développement, voire une condamnation à la pauvreté pour un pays à fort potentiel qu’est le Cameroun. C’est très grave. Il est fort à s’étonner que le chef de l’Etat qui, par ailleurs, dénonce les importations massives des denrées alimentaires, en vienne à instruire celles-ci pour se contredire.

Quand je parle de condamnation à la pauvreté et au sous-développement, il faut bien qu’on se comprenne. 70% de Camerounais vivent de l’Agriculture, (l’agriculture, l’élevage, la pêche, la forêt, etc.) en pratiquant dans le transport, la commercialisation, la transformation, l’outillage, les intrants et la production qui en est la mamelle. Sans la production, tout le reste n’existe pas. Or, en important, on tue la production et donc l’activité de 70% de Camerounais ; et voilà la réalité des 200 000 tonnes de riz qu’on importe, pour manger au bonheur des producteurs de l’autre bout du monde. Il n’y a pas meilleure manière d’être pauvre. 80 milliards Fcfa environ pour 200 000 tonnes de riz qu’on pouvait faire produire localement avec 19 milliards Fcfa de subvention à 65 000 producteurs qui auraient créé 145 000 emplois… C’est peu dire.

Constituer un stock de secours, avec les temps qui courent, c’est compréhensible. Mais le faire à partir des importations, c’est trop gros pour un pays à riche potentiel comme le Cameroun.  Avec la pandémie, tous les pays sont en train de revoir leur politique alimentaire et de production. Partout on parle de relocalisation, de souveraineté alimentaire, de raccourcissement des relations entre producteurs et consommateurs.

D’après vous, que faudrait-il faire pour booster la production locale, comme le suggère fortement la crise sanitaire actuelle ?

Comme vous le constatez avec le sujet de l’heure, les productions locales souffrent d’un manque de reconnaissance et de protection, surtout de la part des politiques et des consommateurs. Si cette reconnaissance était acquise, on ne serait pas en train de parler des importations massives et scandaleuses actuelles.  On aurait aidé les producteurs à constituer et gérer des stocks de réserve comme le demande la crise sanitaire actuelle.

S’advienne que cette reconnaissance soit acquise, on ferait fort à prendre à bras le corps les problèmes qui minent notre production. J’ai cité, pêle-mêle, l’inorganisation des producteurs en coopératives, interprofessions et autres groupements, un meilleur accompagnement technique, un soutien financier sous forme de prime à la production, à la transformation, à la conservation, à la commercialisation et j’en passe.  Sans perdre de vue que les consommateurs se doivent aussi de soutenir la production à travers leurs choix de consommation. Comme on a l’habitude de dire : que seraient les producteurs sans les consommateurs. Et vice versa, me direz-vous.

Au regard des données actuelles, quelles sont les filières sur lesquelles il faut urgemment investir pour accroître leur production au plan nationale et réduire ainsi les importations ?

Vous le savez, le riz est populaire et se prête à l’importation parce que cette céréale qui a une valeur énergétique non négligeable se conserve et se transporte facilement, cuit facilement, coûte moins chère et gonfle dans la marmite, comme qui dirait. Nous avons la chance d’avoir non seulement des terres qui correspondent à cette culture, mais aussi d’autres céréales qui présentent les avantages similaires tels que le maïs, le sorgho et le mil. Sans oublier le fait que le riz comme complément alimentaire, peut être remplacé par le plantain, le macabo, l’igname, le manioc… Toute une gamme de produits donc à promouvoir. 

Parlant du riz, savez-vous que le grand Nord recèle d’un potentiel rizicole énorme : les conditions climatiques très adaptées ? Le soleil, l’eau, surtout le Logone qui est une manne. Des sols très aptes à la riziculture dans la vallée du Logone…Cinq bassins implantés avec possibilité de renforcement : Yagoua (8 000 ha) ; Maga (12 000 ha) Logone Birmi (13 000 ha) ; Logone et Chari (8 000 ha) ; Lagdo (17 000 ha) ; sans oublier le Bassin du Faro où on peut aménager près de 100 000 ha… De quoi produire ce dont le Cameroun a besoin en riz, et exporter. Sans oublier les multiples sous-produits qui viendraient créer les emplois et enrichir les populations.

Le problème des importations massives n’est pas nouveau au Cameroun. Du coup, certains estiment que le phénomène perdure peut-être parce que des fonctionnaires véreux et quelques opérateurs économiques y trouveraient leur compte. Partagez-vous cet avis ?

Quand nous avions travaillé sur la problématique des importations des découpes de poulets congelés entre 2003-2006, nous avions découvert qu’il y avait un écart non négligeable entre les quantités déclarées par les opérateurs économiques au niveau de la douane et les quantités obtenues en termes de quota auprès du ministère de l’Elevage, des pêches et des industries animales (Minepia). Ceci à travers les avis techniques qui faisaient l’objet d’un commerce en passant de mains en mains.  On note qu’avec le riz, c’est le même cas d’espèce. A savoir un produit alimentaire, productible localement, qui fait l’objet des importations avec des quotas obtenus d’un ministère qui assume la tutelle, sans aucune logique.

N’allez pas chercher une relation entre les importations et les productions locales. Elle n’existe pas. Ce sont les intérêts et les jeux de pouvoir qui priment. Tenez. Les quotas d’importation de poulets congelés étaient distribués par le Minepia sans le ministère du Commerce (Mincommerce). Ceux du riz le sont aujourd’hui par le Mincommerce sans le Minader. Hier c’était le ministère de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire avec les agropoles sans le Minader. Et que dire du ministère de la Jeunesse et de l’Education civique avec ses projets agricoles sans le Minader. Pour sûr, l’Agriculture donne à manger d’une nourriture d’un autre genre, aux consommateurs peu ordinaires.

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