Lundi, 9 December 2019
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Aimé Raoul Sumo Tayo – L’Afrique n’aura pas son Otan dans 10 ans

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L’expert en questions de sécurité et de défense parle du défi du maintien de la paix sur le continent.

On voit se  multiplier en Afrique des zones de conflits et des missions onusiennes de la paix. Est-ce le signe que l’Afrique n’est pas apte à assurer la sécurité de ses Etats ?

Absolument ! Comme le relève l’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’Unité africaine (Oua), Edem Kodjo, le continent est constitué en majorité de « pseudo-nations »,d’« Etats fragiles » avec des sociétés fragiles et des gouvernements incapables d’accomplir les missions régaliennes sur l’ensemble de leurs  territoires respectifs. Les interventions onusiennes sont donc le résultat des faiblesses structurelles de la plupart des armées africaines. Ces dernières sont confrontées à des problèmes liés à la composition de leurs effectifs, à la formation des cadres et, parfois,  à l’incompétence du commandement. Le général Carter F. Ham, ancien commandant de l’Africom, affirmait, le 3 décembre 2012, qu’aucune de ces armées composées de « soldats de parade, aussi remarquables les jours de défilé qu’inaptes sous le feu » n’était en mesure de défendre son propre territoire national. De ce point de vue, quoi qu’on en dise, l’intervention française au Mali, par exemple, s’expliquait par la déliquescence de l’armée malienne en perte de vitesse face aux terroristes.

Ces interventions occidentales traduisent également les faiblesses des initiatives régionales de sécurité. Ainsi, toujours au Mali, pendant que les djihadistes s’emparaient des grandes villes du Nord, la réponse des pays de la sous-région Afrique de l’Ouest se limitait à d’interminables réunions des états-majors des pays, sans qu’il ne soit décidé de l’envoi rapide des troupes sur le terrain et à des déclarations de bonnes intentions. Dans un contexte où le manque de ressources financières et l’impréparation avaient bloqué un déploiement des forces africaines sur le terrain, la mise en œuvre de l’Opération Serval répondait ainsi à l’urgence d’enrayer l’avancée des djihadistes vers Bamako.

 La question de la préservation de la paix est pourtant au cœur des politiques publiques menées en Afrique. Qu’est ce qui explique que ce continent soit paradoxalement un de ceux qui comptent le plus de zones de conflits ?

Cette multiplicité des conflits est le produit des dysfonctionnements des systèmes politiques des Etats africains qui, à des échelons divers, fabriquent soit la conflictualité, soit la radicalité. Dans de nombreux pays africains, l’Etat est « une force de soumission exercée par une tribu, un clan, une communauté ou une ethnie sur les autres composantes de la société», comme le relève Elsalhin Saad, représentant de la Lybie au dernier Forum de Dakar sur la sécurité sur le continent. Dans cette perspective, les différentes formes de conflictualités sont des modes d’action par lequel les peuples soumis se rebellent pour remettre en cause l’ordre établi. Dans un contexte de marginalisation du politique, entendu au sens de compromis, de débat, de construction institutionnelle, la multiplication des conflits est la preuve du dysfonctionnement des institutions politiques qui devraient normalement permettre de résoudre au politique les différends entre les gens qui vivent sur le continent.

De plus, les sociétés africaines contemporaines sont terriblement et permanemment créatrices de frustrations. Les multiples conflits découlent d’un constat d’absence de justice à la fois dans les destins individuels des africains et dans ce qu’ils peuvent voir et comprendre des relations internationales. Le terrorisme, par exemple, est  enraciné dans le mécontentement, une culture de l’aliénation et de l’humiliation, et  le désir de vengeance, qu’il soit individuel ou collectif.

Les Etats africains et leurs partenaires du Nord sont donc responsables de ces crises sécuritaires…

L’échec des projets de constriction nationale explique également la multiplicité des conflits qui secouent l’Afrique. De nombreux conflits qui secouent le continent, y compris ceux liés aux activités des groupes terroristes, sont très souvent des manifestations de contentieux historiques, d’anciennes fractures  du passé précolonial. La multiplicité des conflits sur le continent tient aussi du désespoir des populations confrontées à la sécheresse, aux inondations et à l’insécurité. Dans un contexte marqué par l’impression d’un abandon de l’Etat et la corruption des agents publics locaux, les populations se retournent vers le sacré, parfois le sacré sauvage.

Ces conflits s’expliquent également par la fragilité écologique et une fragilité sociodémographique dans un contexte de grande pauvreté,  l’échec du développement durable, la corruption prépondérante tant au niveau politique que bureaucratique et le faible contrôle territorial, surtout au niveau des périphéries nationales. Ces conflits traduisent également des problèmes de gouvernance de la sécurité dans les pays africains. En effet, ces Etats ont contribué indirectement à la montée de l’islamisme radical, par exemple. Dans un contexte de crise économique, ils sont abandonné le contrôle des activités religieuses et fermé les yeux sur  la mise en place d’écoles coraniques enseignant aux jeunes des pensées d’un autre temps.

L’on ne peut pas négliger le rôle des facteurs exogènes. Je pense ici aux puissances occidentales, notamment à leurs politiques de courte vue, au Soudan, en Lybie, par exemple. La mondialisation peut également être considérée comme une des matrices de la conflictualité qui affecte le continent. En effet, si elle a bien conduit à la  création des richesses et à la croissance du monde, elle est à l’origine du développement inégal. A côté des Etats riches, de zones grises ont émergés et ont rapidement progressé et de ce point de vue, des analystes pensent que l’existence d’Etats en déliquescence n’est que la pointe de l’iceberg.

Certains experts des questions de sécurité doutent de la capacité des Etats africains à mutualiser leurs forces pour assurer ou restaurer la paix dans des zones du contient affectées par la guerre. Ils font fausse route ?

L’histoire récente leur donne raison ! Il est évident que les Etats africains rechignent très souvent à mutualiser leurs efforts. L’on note partout sur le continent, la persistance de l’approche  post-westphalienne des problèmes de sécurité et le maintien de la conception terrienne du gouvernement politique qui assimile la souveraineté d’un Etat au monopole de la violence légitime sur son territoire. Très souvent, malgré la gravité de la situation sur le terrain, les Etats ne parviennent pas à surmonter les suspicions nées de contentieux historiques. Du coup, ils font le jeu des menaces nouvelles qui elles, se jouent des frontières et naturellement des effets juridiques qu’elles génèrent et tirent profit de l’incapacité des pays touchés à mutualiser véritablement leurs forces. Face à Boko Haram, par exemple, les Etats de la sous-région ont perdu du temps diplomatiquement, les pays ayant longtemps campé sur des positions idéologiques plutôt que géopolitique.

A l’observation et malgré les discours, les égoïsmes nationaux plombent la mise en place des initiatives africaines de sécurité collective. Les « grands Etats » sont très souvent à l’origine des situations blocage dans la mise en place de ces initiatives. De plus, l’examen des initiatives antérieures de construction d’une architecture régionale de sécurité montre que chaque capitale définit ses intérêts propres. Avec la Force mixte multinationale (Fmm), les Etats de la Commission du bassin du lac Tchad (Cblt) n’ont même pas pu tirer profit des effets positifs de l’unicité du commandement de la force et des possibilités de manœuvre communes et celle d’étouffer l’ennemi qui en découle. Toutes les initiatives dans ce sens se heurtent à la réalité des intérêts nationaux.

Les difficultés à mutualiser tiennent également du fait que les forces n’ont pas encore suffisamment travaillé à leur interopérabilité pour créer le lien tactique et régler le problème de la diversité des unités engagées. Il va de soi que le gap capacitaire entre les différents Etats n’est pas pour favoriser une réelle mutualisation des forces. Il ne faut pas non plus faire la politique de l’autruche, la plupart des forces armées des pays engagés n’est pas adapté aux menaces nouvelles. Exception faite des bataillons modulaires du Cameroun, ces armées ont, pour la plupart, été organisées pour agir dans un cadre conflictuel entre force de même nature. En plus, leurs outils militaires sont largement hérités de la colonisation, ou au mieux, de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide.

De plus, dans des contextes de forte personnalisation des pouvoirs, les différences de trajectoires des chefs d’Etats génèrent très souvent des contraintes pour la mise en place des initiatives de sécurité collective. Les uns semblent plus pragmatiques et réactifs que les autres qui eux, ne savent faire que des diagnostics pertinents.

Des obstacles politiques, financiers, juridiques rendent difficile la mise en place des initiatives régionales de sécurité collectives. L’on ne peut pas négliger le poids des différences des procédures opérationnelles, des problèmes de langue et autres moyens de communication, par exemple. En attentant, les Etats se doivent de développer leurs propres capacités en matière de défense et de sécurité.

 L’Afrique peut-elle avoir dans un horizon moyen de 10 ans son Otan ?

Sans vouloir être trop pessimiste, tel que c’est parti, l’Afrique n’aura pas une structure de sécurité collective telle que l’Organisation du traité de l’atlantique nord (Otan) au cours de la prochaine décennie. La force africaine prévue par l’Union africaine est comme un serpent de mer qui revient de temps en temps. Il y a beaucoup d’agitation au plan diplomatique mais vous constatez que ça piétine. La régionalisation de l’insécurité impose pourtant aux Etats africains de repenser leurs approches  de sécurité et de résolution de conflits. Ceci est d’autant plus urgent que les pays occidentaux ont fait le choix, ces dernières années, de n’appuyer que les mécanismes africains de sécurité collective. Du coup, les Etats africains devraient revenir à ce que Barry Nalebuff et Adam Brandenburger appellent la « coopétition » qui, dans le domaine sécuritaire, a trait à la mutualisation des efforts afin d’éviter la cristallisation des activités criminelles.  Il faut dès lors s’entendre sur les modalités d’une telle communalisation.

L’Organisation des Nations unies (Onu) a exigé l’implication des organisations régionales et sous-régionales à l’effort de paix et de sécurité internationales par la mise en place d’initiative de sécurité collective. Mais je pense qu’il faut être lucide et mettre en place une structure qui s’appuierait non sur une architecture régionale comme c’est actuellement le cas, mais sur une menace commune. Même l’Europe, mère de l’intégration régionale, ne réussit pas à mettre en place une véritable politique extérieure et de sécurité commune (Pesc). Par contre, l’identification de la menace soviétique et l’évaluation du rapport de force a rendu impérative la mise en place et, aujourd’hui la survie de l’Otan.

De ce point de vue, le constat fait que Boko Haram, par exemple, une menace qui ne disparaitra  certainement pas dans un bref avenir, devrait conduire à aller au-delà du bricolage institutionnel que semble être l’actuelle Fmm pour mettre en place une structure permanente du type Otan pour lutter contre le terrorisme et les autres formes de menaces nouvelles aux abords du lac Tchad.

Le couple Cameroun-Nigeria pourrait devenir le moteur de cette mutualisation des efforts. Si leurs relations ont longtemps été conflictuelles du fait des désaccords sur le tracé de leur frontière commune, cette page sombre a été tournée avec l’Arrêt de la Cour internationale de justice (Cij) et sa mise en œuvre par l’Accord de Greentree. La confiance est aujourd’hui établie entre les parties et l’amélioration de la gouvernance dans les deux pays milite en faveur d’une normalisation croissante de leurs relations. Il existe d’ailleurs un Comité de sécurité transfrontalière entre les deux pays.

Propos recueillis par Yanick Yemga

Vita/Afronline (Italie)

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