Lundi, 20 Mai 2019
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Raymond Chiya Zok : « L’Est est comme un mouton qu’on trimballe partout »

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Le président du Regroupement des démocrates indépendants camerounais (Rdi), soutient l’idée d’un fédéralisme à 10 Etats au Cameroun prônée par le doyen d’âge du Sénat, Nfon Victor Mukete.  

Par Sébastian Chi Elvido

Quelle est votre réaction suite à la sortie tonitruante du sénateur Nfon Victor Mukete sur la forme de l’Etat ?

Depuis le 01er octobre 1961, le Cameroun était devenu un Etat fédéral composé des deux états. Il y avait le Cameroun oriental et le Cameroun occidental. Au terme de deux années de fonctionnement, il s’est avéré que toute la population camerounaise était cumulée à 5,5 millions d’habitants. Les réserves naturelles du sous-sol et l’économie étaient très fragiles et ne pouvaient pas supporter le fonctionnement des deux Etats. Parce qu’il fallait supporter deux Assemblées nationales et plusieurs administrations. Ce qui fait qu’en 1972, la République fédérale du Cameroun a dû revoir sa forme de l’Etat pour devenir un Etat unitaire. Aujourd’hui, le problème est à nouveau remis sur la table par le sénateur Chief Mukete et beaucoup d’autres personnes qui pensent qu’il n’y a que cette forme d’Etat, à savoir le fédéralisme, qui puisse sortir le Cameroun de son sous-développement. Et par ricochet, conduire à l’émergence en 2035.

Pour ma part, je pense qu’au vu des réalités actuelles, le sénateur Mukete n’est pas loin de la vérité. En effet, si nous jetons un coup d’œil sur les derniers budgets de la République du Cameroun, notamment celui de 2019, nous allons constater que la présidence de la République à elle seule consomme pratiquement 59 milliards Fcfa, contre 50 milliards Fcfa pour la décentralisation des 10 autres régions ; soit 05 milliards Fcfa par région. Ceci laisse croire que l’administration camerounaise est un bourbier financier. Ceci empêche un véritable épanouissement, un véritable élan qui puisse permettre aux Camerounais de se développer. L’administration dans sa globalité, la présidence de la République et la pléthore des ministères, constituent le véritable frein pour le développement de notre pays.

L’accélération annoncée du processus de décentralisation ne serait donc pas une mesure efficace ?

Sans être un théoricien de l’économie, je pense que la forme de l’Etat doit être changée. Qu’on parte de la forme de décentralisation à un Etat fédéral. Et je voudrais préciser que Mukete n’a pas parlé de 02 Etats, mais de 10. Ça veut dire que chaque région devient un Etat. En ce moment, si on peut prendre le cas de la région de l’Est, admettre que l’Est devienne un Etat, c’est reconnaitre que toutes les richesses du sous-sol peuvent devenir un socle de développement pour cette région très enclavée qui est un véritable paradoxe. Cette région donne plus qu’elle ne reçoit, alors que les problèmes élémentaires ne sont pas résolus : l’eau, les universités d’Etat, l’énergie, l’école, etc.

Il y a même le problème de réalisation des marchés publics qui sont alloués par le gouvernement. On ne peut pas parler de décentralisation alors que la tête est bloquée. J’entends par tête, les gouverneurs, les préfets et les sous-préfets. Donc, la décentralisation dont on parle va concerner seulement les pieds qui ne sont qu’un instrument utilisé par la tête. Ça veut dire que le gouvernement central va continuer à piloter et à impulser le développement.

Une certaine opinion pense que le fédéralisme peut déboucher sur l’exacerbation du repli identitaire. Quel est votre avis ?

La base de jugement n’est pas l’objectivité. Le Cameroun est un pays qui vit essentiellement du tribalisme. Le fonctionnement même de l’Etat central est une preuve palpable. Dès qu’un fils d’une région est nommé ministre, il ne remplit son ministère qu’avec ses frères. Ça c’est sur le plan de l’administration. Aujourd’hui, tout le monde sait que les postes importants sont détenus par les ressortissants d’une seule région et que les fils des autres régions accompagnent ceux-là. Donc, ce n’est pas le fédéralisme qui va exacerber le repli identitaire, ce repli identitaire existe déjà. Regardez les mariages entre les filles et fils des Camerounais dits anglophones ou francophones, ils sont très limités. Donc, le fédéralisme ne saurait être considéré comme un socle du tribalisme.

Cette considération ne représente rien par rapport aux avantages que le fédéralisme peut apporter. Le Cameroun vit sur la base du tribalisme. Il y a des ministères où les gens ne parlent carrément que leur langue maternelle. Vous n’avez qu’à voir les responsables de ce pays. Ils sont d’une seule région. Parlons de la fameuse trinité Centre – Sud – Est, communément appelée « les Beti ». Dans cette entité-là, il n’y a que le tribalisme qui fonctionne. Le Centre et le Sud ont tout. Et la région de l’Est est comme un mouton qu’on trimballe partout. C’est un accompagnateur. Et c’est cette position qui rend les populations de l’Est mécontentes.

Le débat sur la forme de l’Etat fait rage au moment où le pays traverse une grave crise sociopolitique dite anglophone. Quelle est votre point de vue par rapport à cette crise ?

Si nous allons sur la base de la sortie de l’honorable Chief Mukete devant le Sénat, il a clairement dit qu’il est d’accord que le Cameroun redevienne un Etat fédéral, mais qu’il n’acceptera jamais qu’on divise le Cameroun en deux. Et compte tenu du poids de ses propos, nous les prenons pour parole d’évangile. Il ne revient pas à nous, leader d’un parti politique, de dire le contraire. Nous pensons que nous avons tous lutté pour l’indépendance de ce pays. Et même après l’indépendance, il y a eu d’autres guerres comme celle avec le Nigeria sur la péninsule de Bakassi, où les fils du Cameroun, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, ont tous combattu jusqu’au sacrifice suprême. Aujourd’hui, cette péninsule est reconnue comme la propriété du Cameroun. Il est donc hors de question que certains de nos frères songent à présenter ce territoire comme la propriété d’une seule partie du pays. Donc, pour nous, le fédéralisme est le bienvenu, mais nous disons non à la sécession.

Où en êtes-vous avec l’installation de votre parti, 05 ans après sa création ?

Le Rdi a été légalisé en 2013 par René Emmanuel Sadi, alors ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation. Depuis janvier 2019, nous avons été élu président national. Nous sommes en train d’installer le parti dans la région de l’Est. Nous avons convaincu certaines personnes qui n’étaient plus intéressées par la chose politique, de s’inscrire sur les listes électorales et nous sommes en train de préparer nos listes pour les élections municipales et législatives. Nous profitons de cette tribune pour dire que le Rdi ne sera pas partant pour les élections régionales, à partir du moment où nous estimons que les conseillers municipaux qui constituent le corps électoral n’ont plus la légitimité ; leur mandat étant expiré depuis l’année dernière. Ils bénéficient seulement de la prorogation d’une seule personne, le président de la République. Ils n’ont plus la légitimité du peuple. Nous pensons qu’il aurait fallu commencer par les élections municipales avant de mettre sur pied les Conseils régionaux, afin d’avoir les électeurs qui ont la légitimité.

Actuellement, le Rdi ne se circonscrit qu’à l’Est. Avez-vous l’ambition de l’étendre au niveau national ?

On naît forcément quelque part, et c’est après la naissance qu’on commence à marcher et puis, courir. Nous avons déjà des contacts au Centre, à l’Ouest et au Littoral, et nous allons bientôt nous déployer sur le terrain. Sauf que, compte tenu de la pression des élections, nous allons d’abord maximiser nos chances à l’Est pour pouvoir avoir les conseillers municipaux et les députés pour prouver de quoi nous sommes capables et avoir la légitimité.

Quelle est l’idéologie politique du Rdi ?

Tirée de la définition de la démocratie, la philosophie du Rdi est simple. Le Rdi, c’est le Regroupement des démocrates indépendants. La démocratie c’est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Loin d’être un parti des loges où les décisions viennent des plus puissants de la loge, le Rdi est un parti qui tire son existence du peuple et travaille pour le peuple.

Que pensez-vous de ceux qui vous considèrent comme un rebelle pour avoir créé un parti d’opposition dans une région considérée comme un bastion imprenable du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) ?

Lorsque vous dites ce qui est contraire à ce que les gens pensent, on vous considère toujours comme un rebelle. Il faut que les populations des autres régions du pays le sachent, et que les populations de l’Est le retiennent : l’Est ne vit pas, l’Est ne reflète pas ses richesses naturelles. L’Est est volée et pillée parfois, avec la complicité de ses propres fils. Il y a des fils de cette région qui sont Pca (présidents des conseils d’administration, Ndlr) des sociétés forestières et minières. Et ce sont ces sociétés qui pillent les ressources naturelles, au détriment des populations et l’Etat. En réalité, l’Est est une région des paradoxes. Très riche mais pauvre ; très vaste mais  petite ; éclairé mais dans le noir. Dans ce contexte, il nous revient aujourd’hui de dire ce que la minorité pense. Nous savons que nous ne sommes pas bien vu par ces ennemies de la région, ces voleurs, ces menteurs. Ils ne veulent pas qu’une autre vision naisse à l’Est. Certains présentent cette région comme un paradis, alors que c’est un enfer.

Pour conclure, comment comptez-vous finalement émerger sur ce terrain occupé par le Rdpc ?

Le Rdpc a longtemps trompé le peuple. Ce peuple a pris conscience et est prêt à prendre son destin en mains. Le peuple n’acceptera plus des listes imposées par le sommet. Ce peuple est prêt à nous soutenir, et nous sommes en train de travailler pour que ce peuple se reconnaisse dorénavant dans les listes qui seront présentées.

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